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Histoire de la contagion


En Grèce, le concept de contagion, apparu chez Hésiode au VIIIe s. av. J.-C., fut nié par Hippocrate (IVe s. av. J.-C.), qui croyait que les épidémies ne pouvaient venir que d'un air corrompu, et dont les idées s'imposèrent au monde médical méditerranéen avec la force d'un dogme. Si au Ier s. av. J.-C. Varron fit l'hypothèse que les maladies étaient causées par des animalcules invisibles qui pénétraient le corps, il ne fut pas entendu, car ses idées étaient contraires à celles d'Hippocrate. Retrouvée en 1546 par Fracastor, défendue par un petit nombre de médecins, l'idée du contagium vivum gagna lentement dans les esprits. L'ancienne médecine était mourante lorsque Pasteur découvrit entre 1854 et 1867 la spécificité des germes microbiens, leur rôle dans les maladies infectieuses animales et humaines, et l'impossibilité de la génération spontanée. Lister en tira l'antisepsie en 1869, et Pasteur lui-même l'asepsie en 1878, avant de découvrir l'immunothérapie par la vaccination contre le choléra des poules et le charbon du mouton (1881), puis la rage humaine (1885).
 
Longtemps, l'idée de contagion est restée hypothétique (incertaine) ou empirique (sans fondement expérimental scientifique). Peut-on parler de la naissance des concepts d'épidémie et de contagion, alors qu'ils sont nés dans la nuit des temps préhistoriques ? Dès le IIIe millénaire avant notre ère, les premiers textes sumériens, puis akkadiens ou égyptiens, traitant de médecine, en parlaient, ou plutôt supposaient leur existence. Mais au début du IVe s. avant notre ère, la pensée hippocratique rejeta ces notions. Elle le fit avec la force d'un dogme (qui étouffa par avance toute tentative de changement). Avant l’école hippocratique, toutes les épidémies étaient des châtiments des dieux offensés. Seul Hésiode écrivit qu'il est dangereux de se baigner dans l'eau où s'est baignée une femme sous peine de contracter une maladie-châtiment temporaire, mais douloureuse. Il déclara aussi qu'il y avait des risques à se baigner dans l'embouchure des fleuves où l'on contracte souvent des maladies de peau. Tous ces passages sous-entendaient que l'eau serait susceptible de transmettre une contagion indirecte ou une souillure maléfique.
Pour Hippocrate et son École de Cos qui réfute les éléments magico-religieux, l'épidémie n'a pas de fondement surnaturel et peut être traitée. Les épidémies proviennent d'une corruption des airs / eaux / lieux, induisant un déséquilibre des humeurs.
Durant 2000 ans, l'autorité du Corpus hippocratique a fourvoyé la pensée médicale occidentale. Cinq siècles après Hippocrate, Galien s'en plaignait, comment expliquer, qu'une population soit prise par la même maladie, en même temps, et dans le même lieu ? Et pourquoi et comment cette maladie a-t-elle pu venir d'ailleurs ? Il voyait dans l'air le seul lien entre les malades d'une même région (air corrompu), et que le contage (contact) peut remplir de nuisances celui qui s'en approche. Il alla jusqu'à penser que l'entassement et la promiscuité pourraient faire émerger une épidémie.
Pour Lucrèce, une épidémie était une endémie qui se déplace, (attachée à des lieux et non à des personnes). Le problème, pour lui, était de comprendre pourquoi les animaux et les humains, qui respiraient tous l'air corrompu des mêmes lieux, n'avaient pas la même épidémie. L'idée de contagion, au sens actuel, naquit au Ier s. avant notre ère avec la pensée extrêmement novatrice de Térence Réatin, dit Varron, qui affirmait dans son De re rustica : « Là où se trouvent des endroits marécageux, de minuscules animaux se multiplient, qui sont si petits que l'œil ne peut les distinguer, mais qui pénètrent dans le corps avec la respiration nasale et buccale et provoquent de graves maladies ». Cette hypothèse, très en avance sur son temps, aurait pu conduire à des progrès décisifs sur les infections, les épidémies et la contagion. Mais les esprits, aveuglés par les dogmes hippocratiques, étaient incapables d'en comprendre la portée, et Varron lui-même n'a pas poussé plus loin.
Presque 2000 ans plus tard, Louis Pasteur, fin latiniste comme on l'était à l'époque, découvrant ce texte, se demanda si Varron n'avait pas été, plus de 1000 ans avant Jérôme Fracastor, le découvreur du contagium vivum. Il le nota, en tous cas comme le premier des précurseurs, et peut-être l'inspirateur de la pensée de Fracastor.
Evolution du concept de contagion :
Lorsqu'on 1546 Hieronimo Fracastoro publia à Venise, dans ses De contagionibus et contagiosis libris tres, l'hypothèse que la contagion se fait par des particules vivantes qui ne tombent pas sous nos sens, il induisit chez quelques médecins un mouvement de recherche et d'observation qui ne cessa plus. À Padoue, Bassiano Landi fit des expériences sur la soi-disant putridité de l'air et affirma que la peste était contagieuse, qu'elle était toujours apportée d'un lieu infecté par quelques voyageurs et que l'air n'était pour rien dans l'apparition de l'épidémie. Il fut soutenu par d'autres médecins comme Lodovico Pasini à Venise et Johan Boeckel à Hambourg en 1563. Un très petit nombre de médecins ont, par leurs écrits, contribué à cette lente maturation des esprits. Ainsi, André Joubert écrivait sur la peste de 1626 à Château-Gontier : « On a découvert que la contagion ne vient que de la fréquentation des gens pestiférés avec les autres habitants, et non de la corruption de l'air ». En 1656, le jésuite Athanase Kircher observant la grande peste de Rome affirmait que des animalcules invisibles en étaient la seule cause. Mais si quelques médecins importants comme Ysbrand van Diemerbrôeck à Amsterdam en 1665, Fabius Paolini à Venise ou Pierre Rainssant à Reims en 1668 prirent résolument parti pour le contagium vivum, ils restèrent des précurseurs isolés.
En 1720 encore, lors de la grande épidémie de peste de Marseille, si les « contagionnistes » furent un peu plus nombreux, une massive majorité officielle y resta résolument opposée. Ceux qui comme Jean-Baptiste Goiffon ou Thomas Bertrand furent convaincus de la contagion, ou qui s'y convertirent à la suite d'expériences (transmission de la peste de chien à chien ou d'homme à chien par l'injection de pus de bubon) comme Deydier, furent l'objet de la risée et des sarcasmes de leurs confrères.
On vit même Félix Vicq d'Azyr fonder le 29 avril 1776, une Société royale de médecine, future Académie, dans le but bien précis d'effectuer une vaste enquête épidémiologique permanente mettant en relation les épidémies avec la température, pression barométrique, soleil, vent, pluie, neige, grêle, orages...). Cette école néohippocratique, dite aériste, allait garder de chauds partisans jusqu'au milieu du XIXe s. Si un premier coup très dur fut porté à l'ancienne médecine lors de la suppression des facultés par la convention le 15 septembre 1793, un second, plus dur encore, le fut par l'épidémie de fièvre jaune de Barcelone en 1821. Son étude par une commission médicale conclut que la médecine traditionnelle n'avait aucune valeur ni pour expliquer, ni pour traiter une telle épidémie. Après 1822, Hippocrate ne fut plus enseigné en France, il devint un auteur du passé et releva des historiens de la médecine.
Certains médecins réputés et doués d'un grand talent oratoire, comme François Broussais, tentèrent encore d'échafauder des systèmes ayant des relents de doctrine hippocratique. Ces élucubrations s'effondrèrent avec l'épidémie de choléra en 1832. Appelé au chevet du Premier ministre, Casimir Perrier, atteint par l'épidémie, Broussais administra la preuve de l'inanité de ses hypothèses lorsque son illustre patient mourut malgré les soins qu'il lui avait prodigués. Passé 1840, où Joseph Fuster osa encore défendre les idées aéristes, plus aucun médecin ne crut à l'ancienne médecine, mais aucun ne sut par quoi la remplacer. Pourtant, à la même époque, François Magendie dessinait les premiers contours d'une médecine scientifique avec son élève Claude Bernard qui triompha avec Louis Pasteur, dont les disciples allaient parachever la révolution. La médecine, considérée jusque là comme un art, commença à devenir une science qui se soumit à d'autres sciences comme la physiologie, la bactériologie, la chimie.
Révolution pasteurienne. Essayée avec succès au XVIIe et bien mise au point au XVIIIe s., la prévention de la peste, fondée sur l'isolement, la désinfection, les billets de santé et les cordons sanitaires, était efficace, mais pourquoi l'air putride ne franchissait-il pas les cordons sanitaires ? L'inoculation et la vaccine mettaient à l'abri de la variole, mais pourquoi cette immunité mystérieuse ? Et surtout, pourquoi toutes les mesures si efficaces pour prévenir la peste n'avaient-elles aucun effet pour contenir les nouvelles épidémies comme la fièvre jaune et le choléra ? Dans ses premiers travaux, en 1854, Pasteur étudiant la fermentation alcoolique du suc de betterave, montra la spécificité des ferments microscopiques et détruisit la croyance en la génération spontanée des organismes de petite taille, même microscopiques. Ce premier acquis trouva pourtant d'immédiates applications industrielles dans la fabrication des boissons fermentées : vin, vinaigre, bière, alcool, dont le rendement et la qualité furent considérablement améliorés, et dans la conservation des aliments où, à la suite de Nicolas Appert, inventeur de la conserve, Pasteur mit au point la pasteurisation du lait. En 1865, il étudia la pébrine, maladie du ver à soie, et découvrit que cette affection contagieuse était due à une bactérie. En 1867, il montra qu'une autre maladie contagieuse des vers à soie, la flacherie, était pareillement due à des bactéries. Cette étude lui suggéra que les infections humaines pourraient aussi être dues à des bactéries, et il publia cette idée novatrice. Ce fut à la lecture de cet article qu'un chirurgien écossais, Joseph Lister, essaya plusieurs désinfectants et, à partir de 1869, n'opéra plus que sous désinfection à l'acide phénique. Sa méthode antiseptique fut adoptée dès 1871 par les chirurgiens britanniques et, avant 1875 par la plupart des chirurgiens européens. Dès lors, le taux de mortalité à la suite d'opérations très graves comme les amputations tomba de 60 % à 10 %. En 1878, Pasteur pensa que cette mortalité pouvait encore être réduite en recourant à l'asepsie. Celle-ci vise à l'élimination totale des germes par la stérilisation de la salle d'opération, de tous les instruments utilisés, des vêtements du chirurgien et de ses assistants, et la désinfection de leurs mains et du corps du patient. Cette méthode, améliorée jusqu'en 1890, allait permettre d'abaisser encore très sensiblement le taux de mortalité postopératoire. Dès 1877, enfin doté, grâce à Paul Bert, d'un laboratoire, et assisté d'Emile Roux et de Charles Chamberland, Pasteur étudia 2 maladies animales, le charbon du mouton, qui frappe aussi les bovidés, les chevaux et même les hommes, et le choléra des poules. Très vite, les découvertes s'accumulèrent : Roux obtint les premières photos de microbes (nom qui leur fut attribué cette année-là) ; l'équipe découvrit que le charbon peut persister longtemps dans un champ sous forme de spore ; enfin Pasteur montra que des cultures bactériennes atténuées par le vieillissement ou un traitement spécifique permettent d'immuniser contre la maladie, comme la vaccine protège contre la variole. En 1881, la société d'agriculture de Melun mit Pasteur au défi d'expérimenter publiquement ce qu'il affirmait dans ses publications et proposa 50 moutons pour ce faire. Décidé à faire éclater la vérité, Pasteur accepta. À Pouilly-le-Fort, devant une foule d'agriculteurs, de vétérinaires et de journalistes, les 5 et 17 mai, il inocula à 25 moutons des bacilles de charbon atténué et, le 31 mai, les 50 moutons reçurent une injection de sang virulent. Trois jours plus tard, seuls les 25 moutons inoculés survécurent et ce fut un triomphe. Bien que non-médecin, Pasteur fut désigné pour représenter la France au Congrès international de médecine à Londres, et des milliers de doses de vaccin anticharbonneux furent fabriquées et expédiées en France et à l'étranger. Depuis 1880, Pasteur travaillait sur une autre maladie, la rage, dont il cherchait en vain le microbe responsable. Ce fut Chamberland qui montra qu'il s'agissait d'un germe beaucoup plus petit que les bactéries, qu'il baptisa virus filtrant. Par ailleurs, le Dr Galtier ayant montré que le lapin est sensible à la rage, Pasteur travailla sur des moelles épinières de lapin et parvint, en 1884, à obtenir des souches atténuées qui, injectées à des chiens à dose de plus en plus virulentes, les immunisa contre la rage. Lorsque le 6 juillet 1885, on lui amena un jeune enfant de 9 ans qui venait d'être mordu par un chien enragé, Pasteur, soutenu par plusieurs médecins, décida d'essayer sur lui le vaccin. Ce fut un succès, et dès le mois d'octobre, Pasteur ouvrit un bureau de vaccination où en un an 1726 personnes ayant été mordues par des animaux enragés furent vaccinées, 10 seulement, venues trop tard, décédèrent.
Devant ces résultats, qui semblaient miraculeux, l'Académie des sciences décida la création d'un établissement de recherche et de vaccination, l'Institut Pasteur, qui ouvrit le 14 novembre 1888. Âgé et amoindri par une attaque cérébrale en octobre 1887, Pasteur ne pouvait plus travailler, mais il eut la satisfaction, avant de mourir en 1895, de voir le triomphe de ses idées en microbactériologie et la généralisation des vaccins, grâce à une excellente équipe de chercheurs formés à ses méthodes.
En 1876, il avait publié sur le bacille du charbon la lrc monographie scientifique d'un microbe pathogène, en 1877, celle du vibrion septique, en 1878 celle du staphylocoque, en 1879, celle du streptocoque. Dès lors, dans toute l'Europe, des chercheurs décrivirent l'une après l'autre les bactéries pathogènes : Albert Neisser le gonocoque en 1879, Carol Eberth le bacille typhoïdique en 1880, Robert Koch celui de la tuberculose en 1882, et le vibrion du choléra en 1883, Friedrich Lôffler le bacille de la diphtérie en 1884, Arthur Nicolaïer celui du tétanos en 1886, Anton Weichselbaum le méningocoque en 1887, etc. Quelques mois avant son décès, Pasteur eut la joie de voir un de ses élèves, Alexandre Yersin, lui annoncer la découverte du bacille de la peste. En 1898, Kiyoshi Shiga découvrait le bacille de la dysenterie, en 1906, Jules Bordet et Octave Gengou celui de la coqueluche, etc. Et si, à ces bactéries, on ajoute quelques protozoaires pathogènes importants comme l'hématozoaire du paludisme découvert par Charles Laveran en 1880, l'amibe dysentérique, déjà vue par Wilhelm Lambl en 1859 mais décrite par Lutz en 1892, et le tréponème de la syphilis par Fritz Schaudinn en 1905, on voit qu'en 30 ans, grâce à Pasteur, l’étiologie médicale a fait des pas de géant. Seules résistaient encore, parmi les grandes maladies dont la nature infectieuse ne faisait aucun doute, la variole, la rougeole, la rubéole, la grippe, la poliomyélite et quelques autres affections dont on soupçonnait la nature virale.
La thérapeutique n'a pas moins progressé à partir de la découverte de l'immunologie : d'abord en médecine vétérinaire par la vaccination contre le choléra des poules en 1880, le charbon du mouton en 1881 et l'érysipèle du porc en 1883 ; puis en médecine humaine par la vaccination antirabique en 1885. Cette fois, il ne s'agissait pas de la découverte fortuite d'une immunité croisée comme celle qu'avait faite Edward Jenner entre la vaccine et la variole en 1796, mais d'une méthode générale qui pouvait être appliquée, et le sera à un grand nombre de maladies infectieuses. Même s'il fallut du temps pour les mettre au point, les vaccins antityphoïdiques (1909) et anti-paratyphoïdiques A et B (1910), et antituberculeux (1922) devaient sauver des
millions de vies humaines, et ce furent les premiers d'une longue série. Dans la continuité des travaux de Pasteur, Roux et Yersin découvrirent en 1888 la toxine sécrétée par les bacilles diphtériques, et son pouvoir immunisant chez le cheval. Deux ans plus tard, Emil Behring et Shibasaburo Kitasato montrèrent que le sérum de ces chevaux contenait une antitoxine capable de guérir la diphtérie : ainsi naquit la sérothérapie qui fut étendue à d'autres maladies infectieuses. C'est elle qui permit à Paul Ehrlich de jeter en 1897 les bases théoriques des mécanismes de l'immunité.
En 1891, le même Ehrlich avait coloré des cellules vivantes et montré que les substances qui colorent certaines bactéries ont des affinités chimiques pour leurs membranes, propriété qui pourrait être utilisée pour les combattre. En 1903, avec Shiga, il proposa le trypan rouge contre la trypanosomiase, en 1910, le salvarsan contre la syphilis et le néosalvarsan en 1912.
C'est dans la suite de ces travaux que Gerhard Domagk découvrit en 1935 le premier sulfamide, le prontosil, d'une efficacité inégalée contre les infections à streptocoques, pneumocoques et méningocoques. La même année, Jacques et Thérèse Tréfouël montrèrent que la partie active de ce sulfamide n'est pas le colorant, mais une molécule dont on peut faire la synthèse chimique de façon industrielle, et ce fut le point de départ d'une grande variété de sulfamides efficaces et de prix très abordable. Puis vinrent, dans les années 1940, suivant une toute autre voie, les antibiotiques.


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