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La victoire du Front populaire en 1936 suscite en Indochine un immense espoir, avec la nomination du socialiste Marius Moutet au poste de ministre des colonies. Léon Blum, s’est aussi opposé aux excès de la répression coloniale. Les Indochinois espèrent le transfert en Indochine de la démocratie politique et de la législation sociale françaises. Le Parti communiste indochinois adopte pour sa part la consigne de front populaire du Komintern et s’allie avec les nationalistes de droite, la gauche française, les trotskistes et une partie des constitutionnalistes. Les trotskistes de La Lutte lancent, dès la fin du mois de mai, une campagne en faveur de la réunion d’un « Congrès indochinois ». Si le mouvement échoue à prendre son envol en Annam et au Tonkin, l’agitation est très forte en Cochinchine. Inquiet, le Gouvernement général obtient le 9 septembre de Marius Moutet qu’il interdise le Congrès. Mais, entre-temps, dès le mois de juin, un vaste mouvement de grèves — motivé notamment par la flambée des prix avec la reprise économique de 1936, alors que les travailleurs ont subi plusieurs années de baisses de salaires — s’est déclenché en Indochine, en impliquant la quasi-totalité du salariat vietnamien et chinois : entre juin 1936 et août 1937, plus de 300 mouvements de grève sont recensés, mobilisant entre 500 000 et 1 000 000 de travailleurs. Les grèves ouvrières ont un immense retentissement dans les campagnes : les plantations sont également paralysées, et les paysans se mobilisent contre les taxes218,219.

L’administration coloniale et le gouvernement Blum prennent vite conscience de la gravité de la situation et de l’urgence des réformes. Sur le plan politique, une loi d’amnistie est promulguée : 450 détenus politiques sur 550 sont libérés. Le gouverneur général René Robin, considéré comme un symbole de la répression, est remplacé par Jules Brévié. Sur le plan social, les grévistes obtiennent des augmentations de salaires de 7 à 15 %. Le 30 décembre, Moutet signe un décret équivalant à un code du travail indochinois, et fait promulguer en Indochine une partie des lois sociales de 1936. La durée du travail journalier est limitée, et le travail de nuit des femmes et des enfants interdit ; les libertés de parole et d’association sont reconnues. Des syndicats de toutes nuances peuvent être formés218,219. De nouveaux partis politiques apparaissent : à partir de 1937, le Parti constitutionnaliste est concurrencé par le Parti démocrate, qui émane lui aussi de la bourgeoisie cochinchinoise. Cette nouvelle formation affiche des revendications modérées et prône l’évolution du pays vers un statut comparable à celui des dominions de l’Empire britannique196,220.

Si les avancées sociales sont réelles, la période du Front populaire est, pour les Indochinois, l’occasion d’une nouvelle déception : alors que les tensions diplomatiques montent en Europe, le gouvernement français ne souhaite pas pousser plus loin le changement dans les colonies. Moutet, et plus largement les leaders de la SFIO, sont en outre soumis à la pression des radicaux : les socialistes renoncent à leur revendication du self-government des colonies, tandis que le PCF met son anticolonialisme en sourdine218,219.

Entre-temps, le Parti communiste indochinois bénéficie des mesures de libéralisation : si le mouvement communiste demeure interdit dans les protectorats, il parvient à constituer des groupes légaux en Cochinchine, où il utilise le paravent d’un Front démocratique indochinois dirigé par Phạm Văn Đồng et Võ Nguyên Giáp. L’alliance entre communistes et trotskistes vietnamiens est cependant rompue dès juin 1937, laissant place à une guerre idéologique féroce entre les deux courants. Alors que les communistes continuent de renforcer leur influence, les nouvelles tentatives de réforme ne remportent aucun succès. En 1938, l’empereur Bảo Đại voyage en Métropole où il tente d’obtenir davantage d’autonomie politique pour les protectorats, et le retour du Tonkin sous l’égide effective du gouvernement de l’Annam. Mais Georges Mandel, successeur de Moutet au ministère des Colonies, l’en dissuade : du fait des risques de guerre en Europe, une réforme du système colonial semble moins que jamais à l’ordre du jour. Bảo Đại, déçu, se résigne à son rôle de souverain d’apparat et consacre désormais l’essentiel de son temps à ses loisirs218,219,221,214.

Le décret du 26 septembre 1939, pris à la suite du pacte germano-soviétique, interdit à nouveau toutes les organisations communistes et trotskistes, en Métropole comme dans les colonies. Des centaines d’arrestations sont effectuées en Indochine. Le Parti communiste indochinois est une nouvelle fois réduit à la clandestinité, de même que les autres organisations nationalistes, mais il maintient son influence sur l’« Indochine souterraine » opposée à l’appareil colonial218. Alors que presque tous les dirigeants trotskistes vietnamiens ont été emprisonnés entre l’automne 1939 et janvier 1940, le Parti communiste conserve suffisamment de cadres en liberté pour que son appareil clandestin continue de fonctionner222. Phạm Văn Đồng et Võ Nguyên Giáp, notamment, parviennent à s’échapper et rejoignent ensuite Nguyễn Ái Quốc en Chine223.
La Seconde Guerre mondiale et l’occupation japonaise
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Contexte en 1939-1940

Avant même le début de la Seconde Guerre mondiale, l’Indochine française est impliquée dans la guerre sino-japonaise, commencée en juillet 1937. La colonie française est en effet, via le chemin de fer du Yunnan et à l’instar de la Birmanie britannique, l’un des poumons du gouvernement nationaliste chinois de Tchang Kaï-chek, replié à l’époque à Chongqing : c’est par ce biais que la République de Chine peut continuer à être ravitaillée et à recevoir du matériel militaire224,225. Il est dès lors impératif pour l’Empire du Japon de couper la route indochinoise. Début 1939, le général Tsuchihashi est envoyé à Hanoï pour demander au Gouvernement général la limitation, voire l’arrêt, des ravitaillements en direction de la Chine ; il essuie cependant un refus224.

Le rapprochement du Japon avec l’Allemagne nazie fait cependant craindre que la situation en Europe n’ait des répercussions sur celle de l’Indochine, alors que le Japon exprime une hostilité croissante envers les empires coloniaux occidentaux224. Les Japonais envisagent en effet de mettre la main sur les richesses naturelles de l’Asie du Sud-Est, en visant tout particulièrement les ressources de l’Indochine française et celles des Indes orientales néerlandaises. Ils présentent ce projet de conquête comme une volonté d’émancipation des peuples asiatiques du joug colonial et, outre le prince Cường Để qu’ils continuent d’héberger sur leur sol, entretiennent des contacts avec des groupes nationalistes, dont la secte caodaïste225.

Dès 1939, une invasion japonaise de l’Indochine, pour couper le ravitaillement à Tchang-Kaï Chek, n’est pas à exclure. Pour gérer une situation de plus en plus périlleuse, la France nomme à la tête de l’Union indochinoise le général Georges Catroux. Ce dernier ne dispose cependant, face à une éventuelle offensive japonaise, que de forces militaires insuffisantes226,227. Le nouveau gouverneur général est d’ailleurs à peine arrivé à Hanoï que la guerre est déclarée en Europe. Les ressources de l’Indochine sont alors mobilisées pour ravitailler la Métropole en denrées et matériaux (riz, maïs, thé, café, caoutchouc…). Les difficultés grandissantes de communications avec l’Europe rendent cependant leur acheminement difficile : l’Indochine doit dès lors diversifier son économie et mise davantage sur les échanges commerciaux avec Singapour et les États-Unis. Le contexte européen a pour conséquence l’interdiction de toutes les organisations communistes : le Comité central du Parti communiste indochinois forme alors, dans la clandestinité, un Front national uni contre l’impérialisme, avec comme priorité de mener la lutte contre les Français. Mais les communistes n’ont pas encore les moyens de menacer réellement l’administration coloniale, et l’Indochine reste calme227.

Parallèlement, le début du conflit en Europe pousse la France à mobiliser la main-d’œuvre coloniale pour faire fonctionner son économie, et notamment les industries de la défense nationale. Le « Plan Mandel », du nom du ministre des Colonies, prévoit ainsi la mobilisation de 300 000 travailleurs coloniaux, dont 100 000 Indochinois. En Indochine, l’administration française s’appuie sur un arrêté du 29 août 1939, qui ouvre le droit de réquisition sur tout le territoire : environ 27 000 Indochinois sont envoyés en Métropole avant l’invasion allemande de juin 1940, la grande majorité ayant été recrutés de force dans le milieu des travailleurs pauvres du Tonkin, de l’Annam, et dans une moindre mesure de la Cochinchine. Ils restent ensuite bloqués en France pendant toute la durée de l’occupation allemande et les premières années de l’après-guerre228,229.

En Asie, les tensions diplomatiques continuent de s’accroître. À la fin de 1939, l’offensive menée par les Japonais au Guangxi pour couper les lignes de chemin de fer reliant la Chine à l’Indochine est un échec. La propagande japonaise contre les Français redouble alors d’agressivité227. Tsuchihashi est une nouvelle fois envoyé à Hanoï et demande à pouvoir vérifier lui-même qu’aucun matériel de guerre ne transite par le chemin de fer du Tonkin. Catroux lui en donne l’assurance, mais refuse d’autoriser une inspection230.

En 1940, la défaite de la France face à l’Allemagne bouleverse la donne : alors que la Métropole française est envahie par leurs alliés nazis, les Japonais reviennent à la charge. Ils concentrent leurs troupes et leurs navires de guerre à proximité de l’Indochine française, et, le 19 juin, envoient un ultimatum exigeant que la frontière indochinoise soit fermée aux transports de marchandises vers la Chine et que des contrôleurs japonais puissent s’installer à la frontière et à Haïphong pour vérifier l’application de la mesure. Catroux tente d’obtenir le soutien diplomatique des États-Unis et du Royaume-Uni, mais les Américains veulent éviter des tensions supplémentaires avec le Japon et les Britanniques, occupés par le conflit avec l’Allemagne, préfèrent céder de leur côté aux demandes japonaises. Catroux accepte alors, le 20, les exigences du Japon, en fermant la frontière et en autorisant, sous conditions, un contrôle japonais. Le gouvernement Pétain, alors réfugié à Bordeaux, réagit en révoquant Catroux et en le remplaçant par l’amiral Jean Decoux. La passation de pouvoirs entre les deux hommes a lieu le 20 juillet à Hanoï. Sur le chemin du retour, Catroux rejoint la France libre230,227,231.
L’invasion japonaise de 1940
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Une fois entré en fonction, l’amiral Decoux se fait fort de résister aux exigences japonaises en jouant la carte de la conciliation. Le 30 août, le gouvernement de Vichy signe avec celui de Tokyo un accord reconnaissant la position privilégiée et les intérêts dominants du Japon en Extrême-Orient. La présence de troupes japonaises au Tonkin est autorisée ; en contrepartie, l’Empire du Japon reconnait la souveraineté française sur l’Indochine, dont il s’engage à respecter l’intégrité territoriale. Une convention militaire doit définir les modalités de l’application de l’accord : Decoux tentant d’en retarder la signature, les Japonais posent un nouvel ultimatum, en menaçant de faire forcer le passage par leur Armée du Guangdong. Un accord est finalement trouvé in extremis, et la convention signée le 22 septembre. Le Japon obtient la possibilité de faire stationner 6 000 hommes au nord du Fleuve rouge, et la mise à disposition de trois aérodromes232,233.

La conclusion de l’accord n’empêche pas les Japonais de se livrer à une démonstration de force : dans la nuit du 22, l’armée nippone attaque Lạng Sơn. De violents combats, qui tournent au désavantage des Français, ont lieu pendant quatre jours232,233 avant de s’achever sur un cessez-le-feu. L’empereur Hirohito adresse ensuite un message dans lequel il déplore cet « incident inattendu »234. Les Français récupèrent plus tard leurs prisonniers et peuvent reprendre le contrôle des zones envahies. Huit Européens et treize Indochinois ont péri dans ces combats qui, en plus de démontrer la supériorité militaire japonaise, soulignent la faiblesse et la mauvaise organisation de l’armée indochinoise : en outre, environ un millier de recrues indigènes se sont débandées235.

Les troupes japonaises venues du Guangxi sont par ailleurs accompagnées d’un contingent du Phục Quốc Hội, le mouvement nationaliste fondé par le prince Cường Để. Les monarchistes vietnamiens qui ne se retirent pas avec les Japonais après l’offensive tentent ensuite de provoquer un soulèvement en Indochine, mais ils sont rapidement capturés ou tués par les Français, et abandonnés à leur sort par les Japonais236,237,238. Malgré cette déconvenue, les nationalistes vietnamiens non communistes continuent de miser sur le soutien du Japon237.
La guerre contre la Thaïlande
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En parallèle, dès septembre 1940, la Thaïlande (ex-Siam) profite des difficultés françaises pour faire valoir ses revendications sur les territoires laotiens de la rive droite du Mékong et, plus largement, pour récupérer ceux qu’elle a dû céder quelques décennies plus tôt. Avec l’aide des Japonais qui leur fournissent des armes, les Thaïlandais multiplient les provocations à la frontière239,240 ; ils équipent également des petits groupes de rebelles cambodgiens, les Khmers issarak (littéralement « Maîtres khmers », traduisible par « Khmers indépendants »)241.

En janvier 1941, les Français tentent une contre-offensive qui échoue ; lors de la bataille de Koh Chang, ils parviennent cependant à infliger une défaite importante aux Thaïlandais, dont ils coulent une partie de la flotte. Mais les Japonais imposent alors une « médiation » favorable à la Thaïlande dont ils recherchent l’alliance : le 9 mai 1941, Vichy est contraint de signer un traité de paix qui ampute le Cambodge et le Laos de leurs provinces occidentales. L’Indochine doit céder à la Thaïlande les provinces cambodgiennes de Battambang et de Siem Reap, et celles, laotiennes, de Champasak et Sayaburi239,240,241.
La période vichyste
La collaboration d’État franco-japonaise
Photo ancienne représentant un convoi militaire, vu de dos, marchant dans une rue. On aperçoit des passants en arrière-plan.
Entrée des troupes japonaises à Saïgon en 1941.

Les Japonais obtiennent ensuite des Français, par la pression, de nouveaux avantages : au mois de mai 1941, Vichy signe des accords de coopération économique qui concèdent au Japon la clause de la nation la plus favorisée et lui octroient des concessions minières, agricoles et hydrauliques. Le 29 juillet 1941, les accords Darlan-Kato — signés entre l’amiral Darlan et l’ambassadeur japonais en France — accordent au Japon le droit de faire stationner ses troupes sans limitation d’effectifs dans l’ensemble de l’Indochine, Cochinchine comprise. Alors que l’installation des Japonais au Tonkin était liée à la guerre contre la Chine, cette extension de l’occupation fait de l’Indochine un marche-pied de l’expansionnisme japonais, en vue de la conquête de nouveaux territoires au Sud de l’Asie. Les accords mentionnent également une « défense commune » franco-japonaise240.

Bien que l’Armée impériale japonaise soit désormais installée dans toute l’Indochine, l’occupation japonaise n’est pas de même nature que l’occupation allemande de la Métropole. Les Japonais, qui préfèrent s’épargner le fardeau politique et financier que représenterait une gestion directe du territoire, n’interfèrent pas, sous condition de loyauté, avec le fonctionnement de l’administration coloniale française. L’occupation en Indochine est alors surtout destinée à l’exploitation économique de la colonie française, afin de soutenir l’effort de guerre japonais. L’Indochine fournit annuellement au Japon un million de tonnes de riz, ainsi que du maïs, du caoutchouc et des produits miniers242,243. En parallèle, un blocus imposé par les Britanniques devient total à la fin de l’année 1941, coupant les échanges commerciaux de l’Indochine avec la Métropole239,240. Sur le plan militaire, les Français prennent en charge la défense du Nord de l’Indochine, celle du Sud revenant au Japon244.

Au début de la guerre du Pacifique, l’Indochine sert de base à l’aviation japonaise pendant l’offensive contre la Malaisie et contre Singapour, et plus particulièrement lors de l’attaque du Prince of Wales et du Repulse245. Plus largement, la colonie française devient une base stratégique indispensable pour les opérations de conquête des Japonais en Asie, notamment lors de l’invasion des Indes orientales néerlandaises244. Decoux envisage, à la même époque, une opération commune avec le Japon pour reprendre la Nouvelle-Calédonie aux gaullistes, mais Vichy oppose son veto à cette idée246. À partir de février 1943, afin de prévenir une offensive de Tchang Kaï-chek, les Japonais occupent Kouang-Tchéou-Wan qui était jusque-là épargné, sans que le Gouvernement général ne s’y oppose242,243.
Entre propagande pétainiste et valorisation des indigènes

De 1940 à 1944, l’amiral Decoux — bien qu’il se soit par la suite, dans ses mémoires, défendu d’avoir été pétainiste247 — applique scrupuleusement la ligne de la Révolution nationale vichyste. La propagande à la gloire du maréchal Pétain est importée en Indochine, les autorités misant sur l’image « confucéenne » associée à son grand âge et à son prestige pour séduire les populations locales. Maréchal, nous voilà ! est chanté dans les écoles : le portrait de Pétain est massivement diffusé, affiché sur les voies publiques et projeté sur les écrans de cinéma. Par ailleurs, le faible nombre de Français et l’éloignement de la Métropole n’empêchent pas Decoux de faire preuve de beaucoup de zèle dans l’application des mesures discriminatoires contre les franc-maçons et les rares Juifs locaux, et de manière générale pour réprimer les opposants246,247. Un recensement de la population israélite est effectué afin d’appliquer le statut des Juifs ; parmi les 187 fonctionnaires radiés en Indochine sous Vichy, on compte 15 Juifs248. La Sûreté générale, dirigée à partir de 1942 par l’intendant Louis Arnoux, poursuit entre-temps la répression contre les nationalistes indochinois, communistes ou non246,247. En raison de ses liens avec le prince Cường Để, le « pape » caodaïste Phạm Công Tắc est ainsi exilé à Madagascar en 1941249.
Photo ancienne représentant une cathédrale, à l’arrière de laquelle se trouve un portrait géant du maréchal Pétain.
Portrait du maréchal Pétain sur la cathédrale Notre-Dame de Saïgon.

En parallèle, Decoux s’applique à garantir la stabilité de l’Indochine en resserrant les liens avec les indigènes, en commençant par les monarques locaux auxquels il recommande de témoigner « le maximum d’égards » pour « rehausser par tous les moyens leur prestige »246,247. Au Cambodge, l’année 1941 est marquée par la mort du roi Sisowath Monivong. Comme pour les précédents souverains, le nouveau roi est désigné de facto par les Français et c’est sur un petit-fils de Monivong, le prince Norodom Sihanouk — alors âgé de dix-huit ans — que se porte le choix de l’amiral250. Le nouveau roi du Cambodge, l’empereur d’Annam Bảo Đại et le roi de Luang Prabang Sisavang Vong sont encouragés à se montrer le plus possible en public. L’administration coloniale vichyste flatte les patriotismes locaux, pourvu qu’ils reconnaissent le rôle tutélaire de la France : la fête de Jeanne d’Arc est ainsi l’occasion de rendre en même temps hommage aux sœurs Trung, héroïnes nationales vietnamiennes251,247.

Le souci de ménager les sensibilités autochtones s’étend aux nomenclatures. À partir de 1942186, Decoux lui-même emploie volontiers le nom de « Viêt Nam », qui était jusque-là associé au vocabulaire des indépendantistes et, par conséquent, jugé suspect par les Français246. Le terme d’« Union indochinoise », jugé trop centraliste, est remplacé en 1941 par l’appellation « Fédération indochinoise »247. Au Laos, Decoux s’efforce de renforcer la cohésion politique : le royaume de Luang Prabang, pour compenser l’amputation territoriale qu’il a subi après la guerre franco-thaïlandaise, reçoit les provinces de Xieng Khouang et Vientiane, ainsi que le Haut-Mékong. Les institutions locales, jusque-là très lâches, sont modernisées : le Conseil du roi est aboli et remplacé par une structure ministérielle, présidée par le prince Phetsarath Rattanavongsa qui reçoit également le titre de vice-roi252 ; il s’agit là d’une étape importante vers la future unité politique laotienne250. De multiples initiatives sont prises pour valoriser et développer la culture lao, afin de renforcer — selon une logique suivie depuis longtemps par l’administration coloniale — la cohésion du pays face à la Thaïlande voisine, mais aussi d’entretenir la loyauté des élites locales253.

Decoux s’attache à accélérer la formation d’une élite indigène : il crée en 1941 une nouvelle assemblée représentative, le Conseil fédéral — remplacé en 1943 par le Grand Conseil fédéral — qui compte une majorité de représentants indochinois. Mais ces derniers sont nommés par le gouverneur, et l’assemblée n’a de toutes manières qu’un rôle consultatif : l’amiral Decoux, qui professe un grand mépris pour la « pourriture » des institutions démocratiques, est le seul vrai décisionnaire. Le Conseil colonial de la Cochinchine et la Chambre des représentants du peuple de l’Annam qui, malgré leurs limites, permettaient à un éventail d’opinions de s’exprimer, sont réduits à l’état d’organes d’enregistrement247. Dès le 8 novembre 1940, le fonctionnement de toutes les assemblées élues est « suspendu »254.

Le contexte oblige cependant Decoux à s’appuyer plus que jamais sur le fonctionnariat indigène : davantage d’agents sont recrutés et les Indochinois reçoivent de plus grandes responsabilités. Conscient du problème créé par la grande disparité des salaires entre fonctionnaires français et indochinois, le gouverneur général s’attache à réduire l’écart de revenus : un décret de 1941 augmente nettement les ressources des mandarins247. Au Laos, l’École d’administration est réorganisée pour privilégier la formation de cadres laotiens, aux dépens des étudiants vietnamiens253.

Suivant en cela la politique de Vichy en Métropole, Decoux porte une grande attention à la formation de la jeunesse locale : l’administration vichyste fournit un effort considérable pour développer les équipements sportifs, et une organisation officielle de jeunesse vient s’ajouter aux mouvements scouts déjà existants. De nombreuses manifestations sportives et culturelles sont organisées. En renforçant le sentiment de « solidarité indochinoise » par des initiatives comme des rallyes cyclistes ou des courses au flambeau, Decoux ravive cependant aussi le sentiment national des indigènes. C’est notamment le cas pour les Vietnamiens, chez qui l’idée d’unité nationale se trouve confirmée et entretenue. Un phénomène comparable s’observe au Cambodge et au Laos, où l’administration coloniale encourage l’« irrédentisme » dans l’espoir de récupérer à terme les territoires annexés en 1941 par la Thaïlande247.

En raison des distances géographiques, mais aussi de la répression mise en place par l’administration vichyste, la France libre ne parvient pas à prendre pied en Indochine : les gaullistes sont traqués par la Sûreté générale et le lieutenant Pierre Boulle, que le général de Gaulle avait envoyé pour créer un réseau de résistance en Asie du Sud-Est, est capturé. Alors qu’au printemps 1943, le reste de l’Empire colonial est passé sous l’autorité du Comité français de Libération nationale et dans le camp des Alliés, l’Indochine demeure la dernière colonie encore fidèle à Vichy, et ce jusqu’à la libération du territoire métropolitain. Decoux, conscient de l’évolution du conflit, envoie néanmoins fin 1943 un émissaire auprès du CFLN, qui a annoncé vouloir rétablir pleinement l’autorité française en Indochine ; l’amiral ne cherche pas alors à changer de camp, mais à nouer un premier contact dans l’éventualité d’un changement du pouvoir en Métropole. Son envoyé est reçu par le général Giraud, mais ignoré par de Gaulle246.
Les Japonais et les nationalistes vietnamiens

De leur côté, les Japonais jouent leur propre jeu avec les multiples mouvements nationalistes vietnamiens dont ils comptent, le moment venu, se faire des alliés. La Kenpeitai, la police de l’Armée impériale japonaise, recrute des auxiliaires indochinois. De multiples agents japonais, agissant parfois sous le couvert de missions diplomatiques ou d’activités économiques, entretiennent des liens avec les différentes tendances nationalistes vietnamiennes, communistes exclus. Outre leurs liens avec des mouvements de droite comme le Đại Việt Quốc dân Đảng — dit Đại Việt, ou DVQDD, un parti concurrent du VNQDD — et le Phục Quốc Hội du prince Cường Để, ils entretiennent des contacts avec des personnalités catholiques comme Ngô Đình Diệm, et des courants religieux comme le caodaïsme — qui s’est d’autant plus rapproché du Japon depuis l’arrestation de son « pape » en 1941 — ou la secte Hòa Hảo. Ils diffusent en outre une propagande panasiatique à la gloire du Japon, présenté comme le libérateur de la « Grande Asie orientale » ; des bonzes japonais viennent prêcher l’unification des sectes vietnamiennes contre les colonisateurs, et certains officiers nippons, excédés de devoir continuer à composer avec les Français, multiplient les provocations. Des rixes de plus en plus fréquentes éclatent entre la police et les auxiliaires vietnamiens des Japonais249.

La Sûreté générale, malgré la collaboration d’État franco-japonaise, ne relâche pas sa vigilance sur les mouvances nationalistes : en août 1943, un vaste coup de filet est effectué, jetant en prison de nombreux militants vietnamiens. Certains, tels Ngô Đình Diệm ou le chef des Hòa Hảo Huỳnh Phú Sổ, parviennent à échapper aux Français grâce à l’aide des Japonais qui les mettent à l’abri249.
Montée des nationalismes cambodgien et laotien

Au Cambodge, les Japonais sont également en contact avec des nationalistes, bien que les aspects financiers de leur soutien soient difficiles à évaluer. Entre 1940 et 1942, le journal Nagara Vatta adopte une ligne de plus en plus projaponaise et anticoloniale. La contestation se développe en même temps dans une faction du clergé bouddhiste, qui se divise alors entre opposants et partisans de la famille royale. Hem Chieu, moine antimonarchiste du Maha Nikaya et membre éminent du sangha, est arrêté en juillet 1942 pour avoir envisagé de mener un complot. Une manifestation pour demander sa libération est alors organisée le 20 juillet à Phnom Penhpar la rédaction du Nagara Vatta, avec semble-t-il un appui discret de la part des Japonais. Plus de mille personnes, dont une forte proportion de moines, défilent dans la capitale cambodgienne172. Cet événement, alors totalement inédit au Cambodge, est par la suite surnommé la « révolte des ombrelles » (en raison des ombrelles dont étaient équipés une partie des manifestants religieux)255 et considéré comme une sorte d’acte de naissance du nationalisme khmer. Les Français réagissent brutalement, en multipliant les arrestations. Le Nagara Vatta est interdit et son rédacteur en chef, Pach Chhoeun, condamné à la prison à vie. Hem Chieu, malade, meurt l’année suivante au bagne de Poulo Condor. Son Ngoc Thanh, qui avait participé à l’organisation de la manifestation, se cache dans le territoire contrôlé par les Thaïlandais, puis se réfugie en 1943 à Tokyo sur invitation des Japonais. Une nouvelle polémique se déclare l’année suivante, cette fois pour un motif purement culturel, lorsque le résident français annonce son intention de remplacer le mode d’écriture du khmer par l’alphabet latin : de vives protestations, surtout au sein de l’élite, se font entendre contre cette réforme et Norodom Sihanouk menace même d’abdiquer si elle est mise en œuvre. Bien que la portée de cette affaire ne soit pas comparable à celle de la « révolte » de 1942, les tensions avec les Français persistent au Cambodge172.

Au Laos, la défaite de la France en Europe et l’occupation japonaise contribuent également à faire émerger le nationalisme local. Les efforts de l’administration coloniale pour « régénérer » l’identité culturelle lao afin de détacher le pays de la Thaïlande sont récupérés par des adversaires de la colonisation. En effet, alors que les Français encouragent l’essor d’une culture nationale — on parle alors de « mouvement de rénovation lao » — ils refusent toujours d’unifier l’ensemble des territoires lao avec le Royaume de Luang Prabang. En réaction, une partie de l’élite locale, réunie notamment autour du prince Phetsarath Rattanavongsa, désire désormais non seulement favoriser une conscience nationale lao, mais aussi faire du Laos un véritable État, politiquement homogène253.
Bombardements alliés

À partir de 1943, les Alliés bombardent l’Indochine afin de détruire les infrastructures militaires et économiques nippones ; Hanoï est durement touchée en décembre par une attaque qui fait de nombreuses victimes civiles. D’autres frappes sont effectuées courant 1944, endommageant gravement les voies de communication — la ligne Hanoï-Saïgon est ainsi coupée en cinq endroits — et tuant environ 40 Européens et 1 800 Vietnamiens256.

En 1945, les opérations de la guerre du Pacifique se rapprochent de la colonie française. En janvier, les Américains, qui sont alors en train de reconquérir les Philippines, bombardent à nouveau l’Indochine, coulant une quarantaine de navires japonais dans le port de Saïgon puis frappant massivement plusieurs points du territoire257.
Situation économique

Pendant la guerre, le Gouvernement général doit gérer l’économie en tenant compte à la fois des engagements pris à l’égard des Japonais et des freins aux échanges internationaux246. À partir de 1940, les liaisons de l’Indochine avec la France sont coupées ; elle peut, jusqu’à la fin de 1941, compenser par son commerce avec Singapour, Hong Kong ou les Indes orientales néerlandaises, mais la guerre du Pacifique, qui s’accompagne d’un blocus allié de tous les territoires sous occupation japonaise, met ensuite un terme à ces échanges258.

Alors que le conflit gagne toute l’Asie, l’Indochine est insérée dans l’économie de guerre japonaise. À partir de 1943, la domination des Alliés sur mer et dans les airs rend cependant impossibles les échanges avec les autres pays occupés par le Japon : les communications entre la Cochinchine et le Tonkin, dont les économies sont complémentaires, sont en outre gravement perturbées. D’importants travaux agricoles sont alors lancés afin d’assurer la subsistance de la population258. La production de riz est développée ; c’est également le cas des cultures industrielles afin de pallier l’arrêt total des importations. Des succédanés sont utilisés pour remplacer les carburants et les lubrifiants dont la colonie commence à manquer. L’économie ne s’effondre pas et la piastre reste stable, mais l’usure du matériel, les prélèvements japonais, puis les bombardements alliés, rendent la situation de plus en plus difficile, surtout à la fin de la guerre mondiale246.

L’extension des surfaces cultivées et l’obligation de livrer des produits au Japon imposent une politique dirigiste : le Gouvernement général crée, sur le modèle vichyste, une série d’organismes destinés à contrôler les prix et le commerce. Malgré les mesures de relèvement des salaires, la population souffre de plus en plus de la pénurie et d’une inflation constante, qui devient vertigineuse à la fin de 1944258.

L’interruption des communications et des transports entre la Cochinchine et le Tonkin aboutit à créer, vers la fin de la guerre, une situation dramatique, car le protectorat du Nord a un besoin impératif du riz de la colonie du Sud. Au cours des sept premiers mois de 1944, 8 600 tonnes de riz seulement peuvent être envoyées de Saïgon vers le Tonkin, contre 80 000 en 1940. Des dizaines de milliers de tonnes s’amoncellent entre-temps dans les entrepôts français et japonais : l’arrêt des livraisons de riz va contribuer à provoquer l’épouvantable famine de 1945258.
L’apparition du Việt Minh

Comme les monarchistes, les communistes profitent, en 1940, de l’invasion japonaise pour fomenter une insurrection. En novembre, un soulèvement est lancé en Cochinchine. Vite écrasés à Saïgon, les rebelles parviennent à mener une guérilla pendant plusieurs semaines dans la région de Mỹ Tho. L’administration coloniale emploie alors l’aviation et la Légion étrangère pour mettre un terme à la révolte : entre 6 000 et 8 000 personnes sont arrêtées, de nombreuses autres tuées (plus de 5 000 selon les historiens communistes) et plus de 100 condamnées à mort259. Le fonctionnaire cochinchinois Nguyễn Văn Tâm, futur premier ministre de l’État du Viêt Nam, se distingue à cette occasion par son zèle répressif260.
Un drapeau rouge au centre duquel se trouve une étoile jaune.
L’étendard du Việt Minh, devenu par la suite le drapeau du Nord Viêt Nam.

Malgré cet échec, les communistes conservent des réseaux clandestins. Nguyễn Ái Quốc, qui se trouve toujours en Chine, décide alors de reprendre les choses en main : au printemps 1941, il franchit la frontière — retournant en Indochine après une trentaine d’années d’exil — pour assister, au Tonkin, au huitième plénum du Parti communiste indochinois. Il parvient à convaincre les autres cadres, et notamment Đặng Xuân Khu (alias Trường Chinh), le nouveau secrétaire général du Parti, de remettre à plus tard la révolution marxiste et de former une vaste alliance pour se concentrer en premier lieu sur la lutte nationale. Le plénum aboutit à la création d’un front uni, le Việt Nam Ðộc Lập Ðồng Minh Hội — « Ligue pour l’indépendance du Viêt Nam », nom couramment abrégé en Việt Minh — destiné à réunir tous les Vietnamiens désireux de combattre pour la libération du pays261. Le programme de cette nouvelle formation, qui se fixe pour objectif de combattre les « fascistes japonais » et leurs « complices français » (l’administration vichyste) affiche un programme de réformes visant à la justice sociale, sans être pour autant révolutionnaire262. Le Việt Minh est organisé de manière à pouvoir quadriller le territoire : le mouvement est divisé en trois zones d’action, une par « pays » vietnamien, le Nam Bộ (Cochinchine), le Trung Bộ (Annam) et le Bac Bộ (Tonkin), chacune des trois grandes régions étant ensuite subdivisée en unités plus petites destinées à noyauter tous les échelons de la société263.

Après la création du Việt Minh, Nguyễn Ái Quốc — qui commence à cette époque à utiliser son nouveau pseudonyme, Hô Chi Minhf — retourne en Chine, dans le Guangxi, pour y recruter des volontaires et chercher des appuis. Éloigné des bases communistes tenues par les troupes de Mao Zedong, il se trouve alors dans les territoires des nationalistes du Kuomintang, et plus précisément dans celui du général Zhang Fakui, allié de Tchang Kaï-chek. Zhang, désireux que la Chine puisse peser sur la destinée du Viêt Nam voisin, soutient à l’époque différents groupes de nationalistes exilés — notamment le VNQDD — qu’il a fédérés au sein d’une « Ligue révolutionnaire du Viêt Nam » (Việt Nam Cách mạng Đồng minh Hội) une organisation censée libérer le pays pour en faire un allié de la République de Chine nationaliste. Jugé suspect, Nguyễn Ái Quốc/Hô Chi Minh est arrêté et emprisonné par les Chinois en août 1942. À l’automne 1943, les Américains cherchent des alliés sur le terrain indochinois : Hô Chi Minh — dont ils ignorent l’identité réelle — leur ayant été décrit comme un contact intéressant, les agents de l’OSS obtiennent des autorités du Kuomintang qu’il soit libéré de prison. Hô Chi Minh rentre ensuite dans les bonnes grâces de Zhang Fakui. En mars 1944, lui et Phạm Văn Đồng deviennent membres du comité directeur du Đồng minh Hội264.

Entre-temps, en Indochine, le Việt Minh mène une guérilla à la frontière chinoise et prend le contrôle de quelques villages. Les Français, inquiets, multiplient alors les patrouilles et contraignent les rebelles à se replier, fin 1943, dans les zones les moins accessibles262. Hô Chi Minh se désintéresse rapidement du Đồng minh Hội mis en place par les Chinois et, vers la mi-1944, multiplie les ouvertures en direction des Américains. S’il ne parvient pas encore à obtenir de leur part une aide directe, il s’emploie à ce que le Việt Minh apparaisse comme la seule vraie force de résistance contre les Japonais, et relance pour ce faire la lutte armée. En décembre, Võ Nguyên Giáp prend la tête d’une « Brigade de la Propagande armée », dont les capacités militaires sont encore très modestes265.
Le coup de force japonais de 1945
Article connexe : Coup de force japonais de 1945 en Indochine.
Contexte

Dans le courant de 1944, de Gaulle charge secrètement le général Eugène Mordant, alors commandant en chef des troupes d’Indochine, de diriger des réseaux de résistance contre les Japonais266. Fin août, après la libération de Paris, l’amiral Decoux prend acte de la situation en Métropole et demande des instructions au Gouvernement provisoire de la République française qui, le tenant en défiance en raison de son pétainisme, ne lui en fournit aucune267. En octobre, ayant découvert l’activité clandestine de Mordant, Decoux proteste contre cet empiètement sur ses pouvoirs et menace de démissionner ; le GPRF lui ordonne alors de rester en place et de « couvrir » Mordant266.

Des plans de résistance sont échafaudés, mais les troupes d’Indochine, qui stationnent depuis six ans ou plus dans la colonie, sont à la fois usées et trop mal équipées pour faire face aux Japonais. L’aide des Alliés serait indispensable pour libérer l’Indochine, mais ceux-ci n’ont aucun plan précis à ce sujet, notamment du fait de la position anticolonialiste de Roosevelt. Lors de la conférence de Téhéran de 1943, le président américain s’est d’ailleurs prononcé, avec le soutien de Staline, en faveur d’un abandon de l’Indochine par la France267,268. Les Britanniques parachutent de l’équipement et des agents de la Force 136 pour aider la résistance française, mais les Américains, qui dirigent le théâtre d’opérations Chine-Birmanie-Inde dont relève l’Indochine, ne veulent pas aider les Français à reprendre le contrôle de leur colonie ; Roosevelt exige l’arrêt des parachutages britanniques. Les agents de la DGER basés en Chine se coordonnent avec les réseaux indochinois, mais n’ont pas les moyens suffisants pour agir269. De surcroît, le secret des activités résistantes est médiocrement gardé, et les Japonais sont bientôt alertés267.

À l’automne, le GPRF décide de la création d’une force expéditionnaire en Extrême-Orient destinée à appuyer les Alliés sur le front Asie-Pacifique et à reprendre l’Indochine. Le général Blaizot, chargé d’en prendre la tête, est envoyé à Ceylan auprès du Q-G allié mais le projet, que les Anglo-américains jugent secondaire, prend du retard. Fin février, le GPRF crée un Comité de l’Indochine, présidé par de Gaulle, afin de mieux suivre la situation locale270.

Après les bombardements américains de janvier 1945, les Japonais craignent un débarquement allié en Indochine. Ils augmentent alors leurs effectifs sur place de près de 40 000 hommes, dépassant de loin ceux des troupes françaises. Le 1er février, le Conseil de guerre japonais décide de prendre le contrôle total de l’Indochine257.
Déroulement

Le soir du 9 mars 1945, l’amiral Decoux reçoit l’ambassadeur japonais, qui lui présente alors un ultimatum exigeant que les forces françaises soient placées sous commandement nippon. Le gouverneur général tente de gagner du temps, mais l’Armée impériale japonaise a déjà attaqué par surprise les garnisons françaises. Decoux est arrêté, et Mordant capturé au bout de quelques heures. Parmi les militaires faits prisonniers, beaucoup sont massacrés ou exécutés ; plusieurs officiers supérieurs français sont décapités à coups de sabre. En Cochinchine et au Tonkin, certaines troupes parviennent à résister pendant plusieurs semaines271,272. Ce n’est qu’au Laos, où les troupes japonaises sont peu nombreuses, que des éléments de l’armée coloniale — appuyés par une guérilla laotienne dirigée notamment par Boun Oum, un prince de la famille de Champassak — continuent de résister jusqu’à la capitulation des occupants en août273.

Dans toute l’Indochine, les Français sont regroupés dans des périmètres surveillés. 15 000 d’entre eux — civils et militaires — sont emprisonnés, dans des camps ou pour certains dans les geôles de la Kenpeitai271,272. Environ 3 000 Français, en majorité des militaires, périssent dans les « camps de la mort » japonais entre mars 1945 et la fin de la guerre274,275. L’infrastructure de l’Indochine française ne se remet pas de la destruction que lui infligent en 1945 les Japonais : après-guerre, médecins et maîtres d’école seront nettement moins présents dans les campagnes276.

Le combat contre les Japonais est notamment mené par les généraux Gabriel Sabattier — qui a reçu du GPRF tous les pouvoirs civils et militaires pour l’Indochine — et Marcel Alessandri. Ce dernier doit finalement faire retraite vers la Chine, parcourant environ 1 000 kilomètres jusqu’au Yunnan à la tête d’une colonne de plusieurs milliers d’hommes271,272. Sabattier mène les opérations au Laos, puis se replie à son tour277. D’autres colonnes franco-indigènes se réfugient en Chine : environ 5 700 hommes, dont 3 200 Indochinois, arrivent à destination271,272,278. Les Britanniques leur envoient de l’aide ; le général Claire Lee Chennault, chef de l’aviation américaine en Chine, organise des parachutages de munitions et de matériel mais, sur instruction de Roosevelt, le Département de la Guerre lui ordonne d’arrêter de soutenir les Français277,g.
Conséquences

L’administration coloniale française est démantelée et remplacée par celle des occupants japonais. Ces derniers suscitent alors la création d’États indépendants, destinés à faire partie de la sphère de coprospérité de la grande Asie orientale. Plutôt que d’appeler au pouvoir leur vieil allié Cường Để — qui demeure toujours au Japon — ils privilégient la stabilité et maintiennent en place l’empereur Bảo Đại. Ce dernier accède rapidement aux demandes japonaises et proclame, le 11 mars, l’indépendance de l’Empire du Viêt Nam, dont le territoire regroupe l’Annam et le Tonkin : la Cochinchine en reste pour l’instant séparée, les Japonais préférant y maintenir un système d’administration directe. Ngô Đình Diệm, un temps pressenti pour être Premier ministre, se récuse, et c’est Trần Trọng Kim, un nationaliste de moindre envergure, qui devient chef du gouvernement. Les groupes nationalistes vietnamiens, parmi lesquels les Hòa Hảo et les caodaïstes, forment des milices auxquelles les Japonais fournissent des armes279,280.

Le 13 mars, toujours à la demande des Japonais, Norodom Sihanouk proclame à son tour l’indépendance du Royaume du Cambodge (dont il change le nom en « Kampuchea », revenant à la prononciation khmère). Le roi crée un poste de Premier ministre du Cambodge, qu’il occupe lui-même ; s’il détient officiellement les pouvoirs qui étaient ceux du résident français, il est cependant subordonné à l’autorité nippone281. Par ailleurs, Son Ngoc Thanh, revenu d’exil au mois d’avril282, est imposé en juin par les Japonais comme ministre des affaires étrangères281. Sihanouk multiplie les déclarations favorables au Japon afin de composer avec les occupants, tout en étant conscient que ceux-ci sont en train de perdre la guerre283.
Photo en pied d’un groupe d’hommes, blancs et asiatiques, en uniforme ou en civil, debout face à l’objectif.
Hô Chi Minh (troisième debout à partir de la gauche), Võ Nguyên Giáp (cinquième) et d’autres membres du Việt Minh en compagnie d’agents américains de l’OSS en 1945.

La situation est plus compliquée au Laos, où le roi de Luang Prabang Sisavang Vong refuse de proclamer l’indépendance et appelle au contraire ses sujets à aider les Français. Le 8 avril, les Japonais le contraignent à signer une déclaration d’indépendance dans laquelle il ne mentionne cependant que le royaume de Luang Prabang ; les occupants ne réalisent pas que le document — qu’ils n’entérineront d’ailleurs jamais — ne concerne pas le Laos tout entier. Le roi se considère ensuite comme prisonnier, et se trouve dès lors en conflit avec son Premier ministre, le prince Phetsarath Rattanavongsa, qui veut au contraire obtenir à la fois l’indépendance et l’unité du Laos283,284.

En France, le GPRF fait connaître, le 24 mars, le statut qu’il entend réserver à l’Indochine : le texte de sa proclamation, qui se situe dans la lignée de la conférence de Brazzaville de 1944, prévoit de lui donner un statut de fédération au sein d’une « Union française » — nouvelle appellation de l’empire colonial — en reconnaissant aux autochtones un statut non plus d’indigènes mais de citoyens, et en adoptant un régime de cosouveraineté franco-indochinoise. La proclamation, qui eût semblé audacieuse dans l’entre-deux-guerres, apparaît dépassée en 1945 ; tout en demeurant floue sur de nombreux points — notamment sur l’organisation de la fédération, que devra définir la future assemblée constituante — elle montre une ignorance des réalités vietnamiennes en s’en tenant à la division de l’Indochine en « cinq pays »285. Le 26 mai, le GPRF concrétise son projet de force d’intervention en décidant de la création d’un Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient, dont le commandement est confié au général Leclerc286.

Le coup de force japonais donne par ailleurs au Việt Minh une occasion d’agir. Au lendemain du 9 mars, le Comité central décide de préparer une insurrection générale. Hô Chi Minh est cependant conscient que ses troupes ne sont pas encore de taille à combattre frontalement les Japonais : l’action militaire du Việt Minh se limite à des sabotages, à des attaques sur des postes japonais isolés et à quelques escarmouches287,288. L’organisation étend néanmoins son influence, en s’implantant dans diverses régions — que les Japonais, trop peu nombreux sur place, ne peuvent toutes contrôler — et en proclamant des « zones libérées ». En mai, Hô Chi Minh et ses compagnons descendent vers le Sud en déplaçant leur quartier général dans la région de Tuyên Quang289.

Entre-temps, les Américains décident en juin 1945 d’apporter leur soutien à Hô Chi Minh : le major Archimedes Patti, responsable de l’OSS dans la région, est en effet convaincu que le Việt Minh est le meilleur allié local contre les Japonais. Les hommes de Hô Chi Minh reçoivent dès lors des armes et du matériel américain, tandis que la participation des hommes d’Alessandri aux opérations de guérilla, un temps envisagée, est écartée. Par ailleurs, lors de la conférence de Potsdam en juillet-août, les Alliés décident que l’Indochine, une fois les Japonais vaincus, doit être occupée au Sud par le Royaume-Uni et au Nord par la République de Chine289. Ce n’est que vers le 10 août que le gouvernement français, qui n’avait pas été convié à Potsdam, est informé de cette décision et mis devant le fait accompli290. Cependant, le décès de Roosevelt, auquel Harry S. Truman a succédé en avril, entraîne dans le même temps une évolution progressive de la politique américaine : alors que Roosevelt avait envisagé une mise sous tutelle par les Alliés de la colonie française, le Département d’État reconnaît le 22 juin la souveraineté de la France sur l’Indochine291.
Famine au Viêt Nam
Article connexe : Famine de 1945 au Viêt Nam.

À partir de la fin 1944, le Nord de l’Indochine est frappé par trois typhons qui détruisent les récoltes, perturbant gravement la répartition alimentaire. La situation empire après le coup de force du 9 mars 1945 : l’exclusion des Français désorganise l’administration, tandis que les réquisitions japonaises continuent292,293. En outre, la destruction des voies de communication par les bombardements alliés coupe les communications entre le Tonkin et la Cochinchine, empêchant l’acheminement du riz vers le Nord294,293, alors que le Tonkin, surpeuplé, est très dépendant vis-à-vis de la colonie295.

Une effroyable famine — accompagnée dans certaines localités d’épidémies de typhus — se déclenche dans cinq des principales provinces du Tonkin et dans deux du Nord-Annam, causant la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. Par la suite, l’amiral Decoux évalue dans ses mémoires les conséquences de la famine à un million de victimes, tandis que Hô Chi Minh avance le chiffre de deux millions. Une étude réalisée plus tard par l’historien américain David Marr juge plausible le chiffre de un million de morts292,293.

Le Việt Minh accuse les Japonais et les Français d’être responsables de la situation — dénonçant même une collusion entre le Japon et les colonialistes pour détruire le peuple vietnamien — et mobilise la population pour s’emparer des stocks de riz et les redistribuer. Le mouvement communiste gagne ainsi de nombreux partisans, tout en bénéficiant d’un puissant argument de propagande pour discréditer le régime colonial295.
1945-1946 : l’Indochine en plein chaos
Capitulation japonaise et prise du pouvoir par le Việt Minh
Article connexe : Révolution d’Août.

À l’été 1945, la guerre du Pacifique s’achemine vers sa fin. Des échanges ont lieu entre le Việt Minh et les Français, que Hô Chi Minh ne veut pas encore attaquer de front. En juillet, le chef du Việt Minh transmet aux représentants français en Chine un texte détaillant des revendications modérées pour le Viêt Nam, dont il demande l’indépendance au bout d’un processus de cinq à six ans. Une entrevue entre Hô Chi Minh et Jean Saintenyh, chef du bureau de la DGER, est envisagée, mais annulée en raison des conditions météorologiques296,297.

Le 7 août a lieu le bombardement d’Hiroshima. Le lendemain, le gouvernement de Trần Trọng Kim, dépourvu de moyens et dépassé par la situation, présente sa démission. Les Japonais, qui ne souhaitent pas rendre le pays aux Français, s’emploient à favoriser les nationalistes asiatiques298. Le 9 août, au Cambodge, Son Ngoc Thanh réalise un coup d’État et se proclame chef du gouvernement en lieu et place de Sihanouk299. Au lendemain d’Hiroshima, et alors que sa capitulation est imminente, le Japon accepte de restituer au Viêt Nam la Cochinchine ; Bảo Đại proclame l’annexion de la colonie le 14, la veille de l’annonce officielle de la reddition du Japon par Hirohito300,301.

Surpris par la nouvelle de la capitulation japonaise, Hô Chi Minh comprend que le moment est venu de profiter du vide du pouvoir. Le 13 août 1945, le Việt Minh crée un Comité national d’insurrection et décide du soulèvement général. Trois jours plus tard, Hô Chi Minh est élu président d’un Comité de libération nationale, sorte de gouvernement provisoire. Le 17 août, alors que les autorités vietnamiennes de Hanoï sont en plein désarroi, les agents du Việt Minh infiltrent les manifestations populaires. Leurs partisans, ramenés en masse depuis les villages, envahissent les rues de la capitale. Au soir du 19, ils contrôlent les bâtiments publics. Des comités révolutionnaires sont formés dans toutes les villes du Tonkin. Les Blancs et les métis, cibles de la vindicte populaire, doivent se barricader chez eux. En Cochinchine, l’emprise des communistes est moins forte, du fait de la présence d’autres mouvements nationalistes qui leur font concurrence. Le Việt Minh réalise cependant le 25 août, à Saïgon, une grande manifestation tenant lieu de démonstration de force, et proclame le jour même un Comité exécutif provisoire du Nam Bộ, à majorité communiste302,303,297. À l’exception de quelques accrochages en Annam302, et d’une bataille dans la province de Thái Nguyên où leur garnison a refusé de se rendre304, les Japonais n’opposent pas de vraie résistance au Việt Minh, et font même preuve d’une neutralité bienveillante, se réjouissant plutôt de laisser l’Indochine dans une situation impossible pour les colonisateurs français302,297. Ils ne se montrent d’ailleurs guère pressés de libérer leurs prisonniers et pendant plusieurs semaines les militaires français, pourtant théoriquement vainqueurs de la guerre, demeurent maintenus en détention par les « vaincus » japonais305.

Le 22 août, un avion amène à Hanoï une délégation alliée, commandée par le major Patti. Sainteny, arrivé avec ce dernier en tant que représentant français, est tenu à l’écart par les Japonais et se retrouve virtuellement prisonnier dans le palais du gouverneur général. Le même jour, le GPRF parachute des émissaires en divers points du territoire. Pierre Messmer et Jean Cédile, envoyés comme commissaires de la République, respectivement pour le Tonkin et l’Annam et pour la Cochinchine, sont tous deux capturés, l’un par le Việt Minh et l’autre par les Japonais306,307,i. Bảo Đại en appelle vainement aux Alliés pour essayer de maintenir l’indépendance de son pays, puis abdique le 25 août en remettant les insignes du pouvoir à une délégation du Comité de libération nationale. Le 29, Hô Chi Minh, arrivé quelques jours plus tôt à Hanoï, forme un gouvernement provisoire, dont il détient la présidence et le portefeuille des affaires étrangères. Võ Nguyên Giáp détient l’Intérieur et Phạm Văn Đồng les Finances, tandis que l’ex-empereur Bảo Đại — devenu le « citoyen Vĩnh Thụy » — est nommé conseiller politique. Le 2 septembre, par un discours à la tonalité nationaliste et nullement marxiste — et à la rédaction duquel Patti a d’ailleurs participé — Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la « République démocratique du Viêt Nam »308,303,297.
De l’occupation alliée au retour des Français
Les troupes françaises bloquées hors d’Indochine

Tandis que les indépendantistes tiennent plus ou moins fermement les différentes parties du territoire, le gouvernement français vise à reprendre le contrôle de l’Indochine. Mi-août, de Gaulle nomme l’amiral Georges Thierry d’Argenlieu au poste de haut-commissaire pour l’Indochine (qui remplace celui de gouverneur général), tandis que le général Leclerc lui est subordonné en tant que commandant des forces armées309. Ayant appris la décision prise à Potsdam au sujet de l’Indochine, les Français doivent négocier avec les Alliés en vue de pouvoir reprendre pied au plus vite dans la péninsule. Dès le 18 août, le GPRF signe avec la République de Chine une convention prévoyant la rétrocession du territoire à bail de Kouang-Tchéou-Wan310.

Le 22 août, Leclerc arrive à Ceylan mais le commandant allié, Louis Mountbatten, doit lui interdire l’entrée du territoire en vertu des accords de Potsdam. Pareillement, le général Alessandri demeure bloqué en Chine : lui et ses 5 000 hommes rescapés du 9 mars ne sont pas autorisés à pénétrer au Tonkin avec les troupes de Tchang Kaï-chek309. Leclerc doit patienter à Ceylan, où il est rejoint le 5 septembre par d’Argenlieu, tandis qu’il planifie la reconquête de l’Indochine311.
Occupation chinoise au Tonkin et au Laos

Au Tonkin, 180 000 hommes de l’armée nationaliste chinoise venus du Yunnan et commandés par le général Lu Han commencent dès la fin du mois d’août à investir le territoire, pour y désarmer les 130 000 soldats japonais présents sur place. Les Chinois se livrent alors à un véritable pillage du Nord du Viêt Nam, tandis que Lu Han s’installe au palais du gouverneur général, refuse de reconnaître l’autorité de Sainteny et s’empare de tout le matériel japonais. Pour des raisons liées aux jeux de pouvoir internes au Kuomintang, Tchang Kaï-chek laisse à la faction du Yunnan les mains libres pour mettre à sac le Tonkin ; lui-même se soucie surtout de faire pression sur les Français pour obtenir la restitution de territoires312, à commencer par Kouang-Tchéou-Wan que les troupes chinoises investissent dès la fin septembre après le retrait des Japonais et où le drapeau français est abaissé pour la dernière fois le 20 novembre313.

Alessandri parvient le 19 septembre à revenir à Hanoï ; les Français comme le Việt Minh doivent entamer de laborieuses négociations avec les Chinois pour obtenir leur retrait314. La situation alimentaire demeure critique au Tonkin, les communications avec le Sud étant toujours coupées : le gouvernement de Hô Chi Minh tente d’y remédier en développant les cultures de substitution et en mobilisant la population pour réparer les digues. En outre, le gouvernement indépendantiste, auquel la Banque de l’Indochine refuse tout crédit, se trouve en état de banqueroute dès le 12 septembre. Les troupes chinoises ont par ailleurs ramené dans leur sillage des nationalistes du VNQDD, du Đại Việt ou du Đồng minh Hội, qui tentent de disputer le pouvoir au Việt Minh312.

Les Chinois investissent également le Laos, que les troupes d’occupation japonaises ont pourtant déjà évacué pour se réfugier en Thaïlande315. Les maquis franco-laotiens qui ont mené la résistance contre les Japonais tentent entretemps de reprendre le contrôle du protectorat : le colonel Hans Imfeld, nommé commissaire de la République, s’installe à Luang Prabang où il reçoit l’assurance de la fidélité du roi Sisavang Vong316. Dans le Bas-Laos, les Français peuvent également compter depuis le début sur le soutien de la famille princière de Champassak317. Imfeld et ses hommes sont cependant en butte à l’hostilité des nouveaux occupants qui, comme au Tonkin, jouent contre les intérêts coloniaux ; les Chinois vont jusqu’à désarmer les soldats français316 et revendre aux sympathisants locaux du Việt Minh les armes japonaises qu’ils ont récupérées315.
Émeutes et massacres en Cochinchine
Un homme asiatique déposant des armes sur une table derrière laquelle se tiennent, debout, un militaire occidental et d’autres soldats.
Un officier japonais se rend à la marine britannique à Saïgon en septembre 1945.

La situation est particulièrement tendue en Cochinchine, où s’installe un climat de haine raciale. Des incidents, auxquels contribuent des Bình Xuyên, des trotskistes ou des groupes nationalistes, éclatent à Saïgon dès l’après-midi du 2 septembre : cinq Français — dont un prêtre — sont tués, plusieurs autres blessés et de nombreuses maisons européennes pillées par des émeutiers318. Des Français, des métis et des Vietnamiens « collaborateurs » continuent d’être attaqués dans les semaines qui suivent : des dizaines de cadavres sont retrouvés dans les rues de la ville319. Jean Cédile s’efforce de négocier avec le Việt Minh, qui doit de son côté compter avec les Hòa Hảo, les caodaïstes et les trotskistes vietnamiens, lesquels s’opposent à sa mainmise sur la colonie et veulent leur part du pouvoir. Huỳnh Phú Sổ, chef des Hòa Hảo, devient membre du Comité exécutif provisoire du Nam Bộ, mais les heurts entre factions vietnamiennes continuent de se multiplier320. Les trotskistes, notamment, sont traqués par le Việt Minh319, qui entreprend d’éliminer physiquement une partie de ses rivaux : Bùi Quang Chiêu, fondateur du Parti constitutionnaliste, l’ancien conseiller impérial Phạm Quỳnh et le leader trotskiste Tạ Thu Thâu sont assassinés297.

Le 12 septembre, les troupes britanniques et indiennes commandées par le général Douglas Gracey — 1 800 hommes environ, accompagnés de quelques Français du Corps Léger d’Intervention — commencent à débarquer à Saïgon, avec pour mission de désarmer les 60 000 Japonais présents dans la colonie. Cédile, constatant l’intransigeance du Comité du Nam Bộ qui campe sur ses revendications d’indépendance immédiate, demande à Gracey de rétablir la sécurité en préalable à toute négociation. Le commandant britannique, conscient de la gravité de la situation et de l’insuffisance de ses propres effectifs, accepte alors de faire réarmer les militaires français que les Japonais avaient emprisonnés, et ordonne un couvre-feu ; les Japonais, quant à eux, sont censés aider les Britanniques à maintenir l’ordre. Le 23 septembre, Cédile fait réinvestir les bâtiments officiels par les troupes françaises, qui en chassent le Comité du Nam Bộ. Certains colons français prennent alors leur revanche en lynchant des Vietnamiens320,321,322.

Le Việt Minh tente le lendemain de reprendre l’initiative en décrétant une grève générale : Saïgon est paralysée et les attaques anti-françaises reprennent de plus belle contre les Blancs, les Eurasiens ou les Antillais. Dans la nuit du 24 au 25 septembre, profitant de la passivité des Japonais censés patrouiller dans le quartier, une foule d’émeutiers attaque la cité Hérault, où habitent avec leurs familles des petits fonctionnaires français, blancs — dont beaucoup de Français mariés à des Vietnamiennes — ou métis. 150 personnes sont massacrées, de manière souvent atroce ; 300, dont seule la moitié sera retrouvée, sont enlevées. Cette tuerie, dont la rumeur attribue la responsabilité au Việt Minh — mais qui semble plutôt avoir été l’œuvre des Bình Xuyên — marque profondément l’opinion, d’une manière comparable à ce que représentera plus tard le massacre de Philippeville pendant la guerre d’Algérie320,321,322,j. Gracey parvient ensuite, sous la menace, à contraindre les troupes japonaises à assurer leurs tâches de maintien de l’ordre. Le 3 octobre, les premiers hommes du Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient peuvent enfin débarquer en Cochinchine ; le général Leclerc atterrit à Saïgon deux jours plus tard320,321. Entre-temps, l’ancien gouverneur général Decoux, après avoir vainement tenté de convaincre Cédile de lui laisser assurer l’intérim, est renvoyé le 1er octobre en France où il doit faire l’objet de poursuites. Une cour de justice de l’Indochine ayant été mise en place pour juger des faits de collaboration, d’autres fonctionnaires et militaires français d’Indochine — dont certains viennent d’être libérés des camps japonais — sont également frappés par l’épuration323.
La reconquête française (fin 1945-début 1946)
Cochinchine
Un homme blanc d’une cinquantaine d’années, en uniforme.
L’amiral Georges Thierry d’Argenlieu, nommé haut-commissaire pour l’Indochine en 1945.

Le 10 octobre, le Việt Minh attaque les troupes franco-britanniques autour de l’aéroport de Saïgon, mais une contre-attaque permet de dégager totalement la ville, que les forces indépendantistes doivent alors abandonner. Le Corps expéditionnaire, bientôt renforcé par l’arrivée des hommes de la 2e DB commandés par le lieutenant-colonel Jacques Massu, entame ensuite la reconquête du reste de la Cochinchine320,321. Dans le même temps, l’attitude des Américains, qui s’était déjà infléchie depuis l’arrivée de Truman, évolue de manière décisive, notamment en raison de la prise de conscience du danger soviétique : le Département d’État fait officiellement savoir le 5 octobre qu’il ne s’oppose pas au retour des Français, tandis que l’OSS recommande de s’appuyer sur les empires coloniaux européens pour faire obstacle au communisme291.

Entre octobre 1945 et février 1946, les troupes de Leclerc reprennent le contrôle de la colonie du Sud, en évinçant les forces Việt Minh, caodaïstes et Hòa Hảo324, qui se combattent d’ailleurs les unes les autres. La reconquête de l’Indochine coûte 700 hommes (tués, malades ou déserteurs) au Corps expéditionnaire325.

L’amiral d’Argenlieu arrive le 30 octobre à Saïgon : s’il tient un discours libéral en promettant de garantir les idéaux démocratiques et le progrès social, il donne cependant la priorité au rétablissement de l’autorité française et apparaît dès lors en décalage avec les aspirations des Indochinois qui viennent de goûter à l’indépendance, fut-elle brève et chaotique324. Les intentions de la France sur la forme exacte que doivent prendre les gouvernements des pays de l’Union française ne sont de toutes manières pas très claires, de Gaulle ayant également tenu sur ce point des propos peu précis. L’équipe de l’amiral ne comprend aucun Indochinois. Dès le 1er novembre, d’Argenlieu fait paraître le premier numéro du Journal officiel de l’Indochine, dans lequel est proclamé un gouvernement fédéral326, qui siège à nouveau à Saïgon59 ; il est prévu que les fonctions des résidents des protectorats et du gouverneur de la Cochinchine seront désormais détenues par des Commissaires de la République59. La vie politique reprend progressivement en Cochinchine, où le Parti constitutionnaliste et le Parti démocrate se reforment326. Par son ordonnance du 1er novembre, d’Argenlieu fixe les modalités provisoires du pouvoir en Indochine, en attendant que des institutions dans l’esprit de la déclaration du 24 mars puissent être mises en place. Il charge en outre Cédile de former en Cochinchine un Conseil consultatif mixte qui pourrait faire office d’assemblée constituante327.

Le 28 janvier 1946, une passation officielle de pouvoirs a lieu à Saïgon entre Gracey et d’Argenlieu328. Les troupes britanniques commencent à évacuer la Cochinchine, leur départ se prolongeant jusqu’en mars. Les Japonais achèvent quant à eux de quitter l’Indochine en mai-juin 1946 ; une partie de leur armement est récupéré par le Việt Minh, que rejoignent certains de leurs anciens supplétifs, mais aussi des déserteurs de l’armée japonaise329.
Cambodge

À la faveur de la reconquête de la Cochinchine, la route du Cambodge est ouverte dès le mois d’octobre324. Le roi Norodom Sihanouk joue habilement en faisant savoir aux Français qu’il leur demande de reprendre leur rôle de protecteurs ; Leclerc peut alors, le 15 octobre, arrêter sans difficulté le Premier ministre indépendantiste Son Ngoc Thanh, qui est envoyé en France. Le Cambodge repasse sous contrôle français sans aucun incident330,325,324, tandis que la mise à l’écart du radical Son Ngoc Thanh laisse à Sihanouk les mains libres pour négocier avec la France331. Les déclarations d’intention du nouveau haut-commissaire sont bien accueillies par le roi, qui accepte un modus vivendi avec la France en attendant que le statut de son pays soit élaboré, et forme en janvier 1946 un nouveau gouvernement dirigé par son oncle le prince Sisowath Monireth327.

Des affrontements ont cependant lieu au Cambodge dans les mois qui suivent alors que les Français tentent d’obtenir de la Thaïlande la restitution des territoires annexés en 1941 : les groupes Khmers issarak soutenus par les Thaïlandais font leur réapparition en avril 1946 et mènent contre les Français une série d’attaques sans grande envergure241. La mouvance Khmer issarak, assez disparate, pose quelques problèmes d’insécurité au Cambodge, mais elle se divise entre rebelles aidés par la Thaïlande et pro-communistes soutenus par le Việt Minh332,333.
Tonkin
Reproduction d’une feuille sur laquelle se trouve un texte en anglais, écrit en style télégraphique.
Télégramme en date du 28 février 1946, envoyé par Hô Chi Minh au président américain Harry S. Truman pour tenter d’obtenir la reconnaissance de l’indépendance du Viêt Nam par les États-Unis.

La situation la plus complexe est celle du Tonkin, toujours occupé par les Chinois, et où Sainteny poursuit ses difficiles négociations avec Hô Chi Minh. Leurs pourparlers butent sur la question de l’unité des trois ky vietnamiens et sur celle de l’indépendance du pays, dont la portée demeure à définir. Les Français vont jusqu’à envisager de reconnaître l’indépendance du Viêt Nam « dans le cadre de la Fédération indochinoise et de l’Union française ». Hô Chi Minh est, pour sa part, conscient que les négociations menées en parallèle par les Français avec les Chinois risquent, une fois un accord trouvé, de permettre aux colonisateurs de revenir en force : son gouvernement est en outre totalement isolé — l’URSS, lointaine, ne montre alors guère d’intérêt pour l’Indochine, et Mao n’est pas encore au pouvoir en Chine — ce qui impose de lâcher du lest334. Pour rassurer l’ensemble de ses interlocuteurs, le Việt Minh entreprend alors de camoufler son identité communiste : du 8 au 10 novembre, le Parti communiste indochinois tient à Hanoï un congrès, au terme duquel il annonce son auto-dissolution. Cette manœuvre, cependant, ne convainc guère335, d’autant plus que le Parti continue d’exister officieusement334. Les nationalistes du VNQDD et du Đồng minh Hội contestent par ailleurs de plus en plus fortement le pouvoir du Việt Minh335, et exigent de participer au gouvernement334. Confronté à l’imbroglio politique indochinois, de Gaulle cherche une solution alternative pour le Viêt Nam ; il envisage alors de faire revenir au pays le prince Vĩnh San — l’ex-empereur Duy Tân — qui vit en exil depuis près de trente ans à La Réunion. Vĩnh San accepte mais, alors qu’il préparait son retour, il meurt le 26 décembre dans un accident d’avion336.

En janvier 1946, le gouvernement de Hô Chi Minh organise l’élection de l’assemblée constituante qu’il promettait depuis plusieurs mois : si le scrutin, censé avoir lieu dans tout le Viêt Nam, se déroule dans des conditions peu démocratiques — le VNQDD et le DMH ne présentent pas de candidats, un certain nombre de sièges leur ayant été automatiquement accordé, et les candidats Việt Minh sont souvent seuls en lice — il se traduit, grâce à la popularité de Hô Chi Minh, par un plébiscite pour le Việt Minh qui gagne alors en légitimité334.

Toujours en janvier, le général Raoul Salan (successeur d’Alessandri) épaulé par l’ambassadeur de France en Chine, entame à Chongqing des négociations avec le gouvernement de Tchang Kaï-chek. Le 28 février, un accord franco-chinois est finalement signé : pour obtenir le retrait des Chinois du Tonkin, les Français — qui ont déjà accepté de céder Kouang-Tchéou-Wan dès août 1945 — renoncent aux avantages qu’ils détenaient en Chine depuis l’époque des traités inégaux, en rétrocédant leurs concessions en Chine, dont celle de Shanghai, et en abandonnant leurs privilèges sur les chemins de fer du Yunnan. Les Chinois obtiennent pour leur part des avantages commerciaux au Tonkin334.

Leclerc ordonne alors aux troupes françaises de faire route vers le Tonkin pour débarquer à Haïphong. Hô Chi Minh, après avoir écrit plusieurs fois à Truman dans l’espoir d’obtenir le soutien des États-Unis, doit reconnaître que la situation lui impose de faire des concessions. Il accepte alors de conclure un accord avec les Français, et remanie dans le même temps son gouvernement pour y inclure les nationalistes de droite. Le 6 mars 1946, le jour même de l’arrivée des Français à Haïphong, les « accords Hô-Sainteny » sont signés : le Viêt Nam y est reconnu par la France comme « un État libre (...) faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française », tandis que le gouvernement vietnamien accepte le retour des troupes françaises. Le texte, dont le mot « indépendance » est absent, prévoit cependant des négociations pour définir le statut futur de l’Indochine, de même qu’un référendum sur la réunification des trois pays vietnamiens. Les deux parties, ayant fait chacune des concessions importantes, peuvent alors espérer éviter le conflit ouvert334,317,337.

Le retour des Français ne se fait pas sans mal, du fait de la mauvaise volonté des Chinois : un affrontement éclate même le 6 mars lorsque les troupes chinoises tirent sur les bateaux français dans le port de Haïphong, tuant 39 militaires338,334,339. Après d’ultimes tractations avec les Chinois, Leclerc peut, le 18 mars, faire son entrée dans Hanoï334 — ce qu’il présente dans la « dernière étape de la libération »340 — et rencontrer Hô Chi Minh le jour même339.
Laos

Au Laos, la situation présente également des difficultés : à l’automne 1945, les troupes françaises, encore trop peu nombreuses sur place, assistent impuissantes à la prise du pouvoir par les nationalistes locaux qui bénéficient de l’aide des Chinois. Le prince Phetsarath Rattanavongsa, renvoyé par le roi Sisavang Vong de son poste de Premier ministre, proclame un gouvernement révolutionnaire qui revendique la souveraineté sur un Laos unifié. Le commissaire de la République Imfeld et ses collaborateurs sont contraints de se réfugier en Thaïlande341. Entre le 10 et le 12 octobre, le mouvement Lao Issara (Laos libre) — la coalition nationaliste lao qui s’est formée en août juste avant la capitulation japonaise — prend le pouvoir, décrète la déchéance du roi et forme un nouveau gouvernement. Phetsarath est proclamé chef de l’« État lao » (Pathet Lao) : le gouvernement indépendantiste compte parmi ses ministres le frère de Phetsarath, Souvanna Phouma, et son demi-frère Souphanouvong. Ce dernier, très lié aux communistes vietnamiens, prend également la tête des forces armées Lao Issara342,343,341. La communauté vietnamienne du Laos, largement acquise à l’indépendance, est encadrée par le Việt Minh qui l’organise en milices d’autodéfense299.

Début 1946, les forces franco-laotiennes parviennent à ouvrir la voie vers le Nord au prix de violents combats contre les Lao Issara et leurs alliés Việt Minh locaux, voire de heurts avec les troupes d’occupation chinoises. Les Français perdent au Laos 19 hommes, dont 4 officiers325. Le 21 mars, les forces Lao Issara sont battues par les Français à Thakhek344. Dans le courant du mois d’avril, les Chinois, qui avaient prolongé leur occupation du Laos pour faire main basse sur la récolte d’opium, se retirent enfin : les Français peuvent alors reprendre le contrôle du reste du protectorat et pénétrer le 25 avril dans Vientiane345,344. Le gouvernement Lao Issara prend la fuite tandis que le roi Sisavang Vong, qui était jusque-là prisonnier dans son propre palais à Luang Prabang, décrète nuls et non avenus tous les actes pris depuis l’indépendance qu’il avait été forcé de proclamer le 4 avril 1945345.
La fin de l’Indochine française
Articles connexes : Décolonisation et Guerre froide.
Des négociations avortées au conflit ouvert
Du blocage cochinchinois à l’échec de Fontainebleau
Article connexe : Conférence de Fontainebleau.

Après l’accord du 6 mars, les nouvelles autorités françaises tentent de rassurer à la fois les colons et les élites indigènes : Cédile assure ainsi au Conseil consultatif cochinchinois que l’accord ne concerne que le Tonkin et l’Annam. D’Argenlieu, lui aussi, considère qu’il ne s’agit que d’un accord local tandis que Marius Moutet, redevenu ministre de l’Outre-mer au sein du GPRF, recommande de tout faire pour empêcher la réunion de la Cochinchine avec le Tonkin. Le 24 mars, le haut-commissaire rencontre Hô Chi Minh dans la baie d’Along. Hô Chi Minh propose une conférence pour toute l’Indochine, mais les pourparlers butent toujours sur la question du statut de la Cochinchine, où les Français encouragent l’autonomisme. Le 26 mars, le Conseil consultatif désigne le docteur Nguyễn Văn Thinh, chef du Parti démocrate, pour prendre la tête d’un potentiel gouvernement de la « République de Cochinchine »346.

Dans l’immédiat après-guerre, l’économie indochinoise est dans un état désastreux. Après leur coup de force du 9 mars, les Japonais ont actionné la planche à billets de la Banque de l’Indochine et ont diffusé tant de coupures de 500 piastres que le haut-commissaire en décrète la nullité le 17 novembre ; ceci provoque des tensions avec les Chinois, qui ont saisi un grand nombre de ces billets et finissent par en obtenir le remboursement347. En décembre 1945, les Français tentent de préserver la piastre indochinoise en fixant son taux de change à 17 francs, ce qui constitue une surévaluation par rapport à son cours sur les marchés asiatiques : cette différence de taux favorise alors d’importants trafics — révélés cinq ans plus tard lors du scandale dit de l’« affaire des piastres » — dont bénéficient divers milieux allant du monde politique au crime organisé, en passant par Bảo Đại et son entourage348,349.

La Cochinchine demeure dans une situation de conflit larvé : Nguyễn Bình, nouveau chef du Comité du Nam Bộ, noue des alliances avec les Hòa Hảo et les Bình Xuyên, tandis que les caodaïstes se rangent du côté des Français. Plusieurs attentats sont commis dès mars-avril par le Việt Minh ; les troupes françaises réagissent par des opérations de ratissage, commettant au passage des bavures que la propagande indépendantiste exploite à loisir. Une conférence préliminaire, destinée à préparer celle dont Hô Chi Minh réclame la tenue en région parisienne, s’ouvre le 17 avril à Đà Lạt, avec Võ Nguyên Giáp en tant que représentant Việt Minh ; mais les pourparlers tournent à vide, tandis que les hommes de Nguyễn Bình continuent leurs attaques pour maintenir la pression sur les Français et que d’autres incidents éclatent également au Tonkin. Chacune des factions vietnamiennes tente de trouver des appuis politiques en Métropole : Hanoï envoie une délégation, conduite par Phạm Văn Đồng, auprès des députés de l’Assemblée constituante, tandis que les autonomistes envoient le colonel Nguyễn Văn Xuân rencontrer des responsables politiques346.
Portrait photographique d’un homme asiatique d’une cinquantaine d’années, au visage émacié et à la mince barbiche.
Hô Chi Minh en 1946.

Hô Chi Minh accorde peu d’intérêt aux entretiens de Đà Lạt et veut tout miser sur les pourparlers en Métropole, qui doivent se tenir en région parisienne. D’Argenlieu se méfie de cette dernière conférence et craint que les responsables français, alors en pleine campagne pour l’élection de l’assemblée constituante, ne fassent trop de concessions au leader Việt Minh. Hô Chi Minh, dont le haut-commissaire a tenté en vain de retarder le départ, s’envole pour la France le 31 mai. D’Argenlieu décide alors, suivant les instructions de Moutet, de susciter l’indépendance de la Cochinchine. Le 1er juin, le gouvernement que le Conseil consultatif de Cochinchine annonçait depuis fin mars est officiellement créé, sous la présidence de Nguyễn Văn Thinh ; une convention permet cependant au représentant français de conserver la réalité du pouvoir346.

C’est pendant une escale que Hô Chi Minh, en route pour la France, apprend la proclamation du gouvernement cochinchinois, dont d’Argenlieu l’avait cependant averti à l’avance. En outre, une fois arrivé à Biarritz, il doit patienter dans le Sud de la France en raison de la chute du gouvernement Gouin. Ce n’est qu’une fois le gouvernement Bidault formé qu’il peut enfin rejoindre la région parisienne, où la conférence doit s’ouvrir à Fontainebleau350. Le chef du Việt Minh, qui profite de la durée de son séjour pour tenter de gagner la sympathie de l’opinion française351, a notamment pour interlocuteurs Marius Moutet, toujours à l’Outre-mer, et Alexandre Varenne, nommé Ministre d’État chargé des questions liées à l’Union française ; il compte sur le soutien des ministres PCF, et reçoit celui des milieux intellectuels de gauche350.

La conférence de Fontainebleau s’ouvre le 6 juillet, en présence de Hô Chi Minh et de Phạm Văn Đồng. Mais les pourparlers butent rapidement sur le statut de la « République autonome » de Cochinchine, alors que d’Argenlieu fait pression pour l’arrêt des négociations et que les colons d’Indochine protestent contre toute idée de concessions aux « agitateurs » Việt Minh. De surcroît, la constitution de la Quatrième République n’est pas encore promulguée et le statut de l’Union française demeure à préciser351.

Dans le même temps, en Indochine, d’Argenlieu réunit en août à Đà Lạt une conférence consultative sur le statut de la Fédération ; il y invite les gouvernements du Cambodge et du Laos, mais aussi celui de la Cochinchine, suscitant les protestations de Phạm Văn Đồng qui claque temporairement la porte des négociations à Fontainebleau. Les délégués Việt Minh sont d’autant plus mécontents que les Français ont, fin juin, réoccupé les plateaux moï au Sud-Annam352,353,354. Leclerc, rappelé en juillet à Paris à sa demande, exprime son inquiétude devant la situation et préconise de ne pas reculer devant le mot « indépendance » si tel est le prix pour conserver le Viêt Nam dans l’Union française352. Le 13 août, la conférence de Đà Lạt s’achève avec un accord de principe sur une ébauche de statut de la fédération : la piastre en resterait la monnaie unique, le français en serait la langue officielle et Đà Lạt deviendrait la capitale355.

En l’absence de Hô Chi Minh, le gouvernement de Hanoï est supervisé par Võ Nguyên Giáp. Ce dernier se prépare à l’éventualité d’un conflit : les effectifs de l’Armée populaire vietnamienne, les troupes régulières du Việt Minh, passent pendant l’été 1946 de 30 000 à 60 000 hommes. Parallèlement, à la faveur du retrait des Chinois, le Việt Minh lance en juin-juillet une offensive contre ses rivaux du Việt Nam Quốc Dân Đảng et du Đồng minh Hội, qu’il élimine politiquement ou physiquement352,353. Les troupes des nationalistes de droite sont bientôt chassées de leurs place-fortes, et leurs chefs doivent reprendre le chemin de l’exil. Le VNQDD continue officiellement d’être autorisé à Hanoï, mais ne compte plus parmi ses représentants que des personnalités ralliées au Việt Minh. Par ailleurs, la situation économique du Viêt Nam demeure très grave : à la recherche de ressources, le gouvernement Việt Minh vend son riz en Chine, au risque de remettre en danger la population qui sort tout juste de la famine. Il tente également de pallier son manque de devises en émettant des « piastres Hô Chi Minh » qui ont pour seul effet de faire chuter les cours de la vraie piastre indochinoise, impactant l’ensemble de l’Indochine. Des incidents continuent d’éclater : à Lạng Sơn, un convoi de camions français est attaqué, faisant 18 morts352.

La conférence de Fontainebleau se termine sur un échec : après avoir réclamé le 10 septembre un référendum sur la Cochinchine, Phạm Văn Đồng et les autres délégués Việt Minh quittent les lieux avant même que l’Assemblée nationale n’adopte les articles de la constitution relatifs au statut de l’Union française. Hô Chi Minh prolonge néanmoins son séjour et, le 14 septembre, signe avec Moutet un modus vivendi aux termes flous, qui convient cependant de cesser les actes de violence et prévoit de nouvelles négociations en janvier 1947. Il revient ensuite en Indochine fin octobre, après une absence de près de cinq mois356, retrouvant un pays que ses partisans ont fermement pris en main. Débarrassé des nationalistes non communistes, Hô a désormais tous les pouvoirs à Hanoï, et l’assemblée qui se réunit en novembre ne compte plus que des partisans du Việt Minh357. Alors que le « modus vivendi » entre officiellement en vigueur le 30 octobre dans toute l’Indochine, les réseaux du Việt Minh en Cochinchine ont déjà redoublé d’activité351,356.
Stabilisation au Laos et au Cambodge

Au contraire du Viêt Nam dont le statut demeure la principale pierre d’achoppement en Indochine, le Cambodge et le Laos profitent du contexte de l’après-guerre pour stabiliser et moderniser leurs institutions, devenant des monarchies constitutionnelles. En échange d’une autonomie renforcée, les monarques khmer et lao acceptent de demeurer dans l’Union française et la Fédération indochinoise353.

Au Cambodge, la création de partis politiques est autorisée pour la première fois dans l’histoire du pays. Norodom Sihanouk crée une Assemblée nationale provisoire élue au suffrage universel, qui devra examiner le projet de constitution. Le Cambodge organise en septembre ses premières élections qui sont, au déplaisir du souverain, remportées par le Parti démocrate, une formation d’orientation nationaliste dirigée par le prince Sisowath Youtevong ; ce dernier devient premier ministre en décembre. Le 6 mai 1947, le Cambodge adopte sa première constitution, avec des institutions inspirées de celles de la Quatrième République. Les Français sont inquiets de voir le Parti démocrate — dont certains cadres sont liés aux Khmers issarak — arriver au pouvoir, mais la mort de Youtevong, dès juillet 1947, laisse les nationalistes cambodgiens désemparés et redonne du champ à Sihanouk. Auriol lui ayant promis dans une lettre l’« indépendance du Cambodge dans le cadre de l’Union française » , le roi prétexte de l’insécurité dans certaines régions pour dissoudre le parlement en septembre 1949. Il s’abstient ensuite de convoquer de nouvelles élections et peut alors négocier lui-même avec les Français, dont il tente d’obtenir qu’ils concrétisent leurs engagements332,355,358.

Après la conférence de Đà Lạt convoquée par d’Argenlieu, le Laos se constitue en véritable État. Le 28 août 1946, un Royaume du Laos unifié est proclamé, sous l’autorité du roi Sisavang Vong355. Une Assemblée constituante est élue en décembre359, puis la première constitution laotienne est adoptée le 11 mai 1947344. En août 1947, de nouvelles élections législatives sont organisées, auxquelles ne se présentent que des candidats indépendants359.

Enfin, la France obtient que la Thaïlande restitue — par un accord signé le 17 novembre 1946 — les territoires cambodgiens et laotiens qu’elle avait annexés en 1941. Les Français apparaissent comme les protecteurs des deux monarchies qui, dès lors, n’envisagent pas encore de renoncer à leurs relations privilégiées avec la puissance coloniale353.
Du bombardement de Haïphong au coup de force de Hanoï

Alors que les monarchies khmère et lao se stabilisent, le Viêt Nam est plus que jamais la principale source de problèmes de l’Indochine. La Cochinchine demeure particulièrement instable, alors que la propagande du Việt Minh pour la réunification y bat son plein et que les colons et les autonomistes tentent de faire valoir leurs intérêts. Le président cochinchinois, Nguyễn Văn Thinh — dont le gouvernement, quasiment dépourvu de moyens, est négligé par les Français qui privilégient alors le dialogue avec Hô Chi Minh — se pend dans son bureau le 10 novembre360.

Les tensions sont également très fortes au Tonkin, où l’administration Việt Minh refuse de laisser les Français appliquer les contrôles douaniers, notamment dans le port de Haïphong où les trafics se multiplient. Le 20 novembre, un grave incident éclate lorsque les troupes vietnamiennes ouvrent le feu sur un canot de la Sécurité navale française. Les troupes françaises, commandées par le colonel Dèbes, ripostent ; les affrontements qui s’ensuivent causent plusieurs dizaines de victimes. Le général Valluy, qui assure l’intérim en l’absence de d’Argenlieu, ordonne à Dèbes de se rendre maître de la ville : le 24 novembre, l’armée française bombarde Haïphong et une bataille rangée oppose ensuite les Français au Việt Minh. Le 28, la ville est repassée sous contrôle français. Par la suite, les communistes vietnamiens affirmeront que le bombardement a causé 6000 morts, tandis que Valluy estimera le nombre de victimes à environ 300361,362.

Le bombardement de Haïphong représente un point de non-retour en Indochine. Hô Chi Minh craint que les Français n’attaquent Hanoï, et le Việt Minh commence dès lors à préparer un coup de force. Au soir du 19 décembre, après quelques semaines pendant lesquelles l’apaisement avait semblé prévaloir, les forces de Giáp passent à l’offensive contre les Français dans Hanoï. Les postes du Corps expéditionnaire et les maisons des colons sont pris d’assaut ; des dizaines de civils, blancs ou eurasiens, sont tués ou pris en otage et Sainteny est lui-même blessé. Des attaques sont lancées dans une série d’autres villes, dont Hué et Tourane. Hô Chi Minh, réfugié hors de Hanoï, lance via la radio clandestine du Việt Minh un appel à l’insurrection générale du peuple vietnamien. Mais les troupes françaises repoussent leurs adversaires dans toutes les localités, faisant échouer l’offensive de Giáp. Les Français prennent en étau Hanoï : ce n’est cependant que fin février 1947 qu’ils peuvent reprendre possession de la ville, évacuée par les forces Việt Minh. Hô Chi Minh et son gouvernement prennent le maquis, ce qui marque le véritable début de la guerre d’Indochine363,364.
La guerre d’Indochine
Article détaillé : Guerre d’Indochine.
Des protectorats aux États associés
Réunification du Viêt Nam
Articles connexes : Gouvernement central provisoire du Viêt Nam et État du Viêt Nam.

Alors que la guerre d’Indochine vient de commencer, Léon Blum — qui préside alors le GPRF — évoque la nécessité d’organiser à terme « un Vietnam libre dans une Union indochinoise librement associée à l’Union française », ce qui implique cependant de « rétablir l’ordre pacifique ». D’Argenlieu, quant à lui, juge impossible de reprendre les négociations avec le Việt Minh. Le premier gouvernement de la Quatrième République prend ses fonctions fin janvier 1947 : le socialiste Paul Ramadier, nouveau président du conseil, déclare qu’il sera nécessaire d’unir « les trois pays annamites » et prononce le mot d’« indépendance », en précisant que celle-ci se ferait « dans le cadre de la Fédération indochinoise et de l’Union française ». Du côté des partis politiques, le PCF, qui participe alors toujours au gouvernement, fait pression pour la reprise du dialogue avec Hô Chi Minh, tandis que le MRP est sensible à la position de d’Argenlieu et que la SFIO s’oppose à l’« abandon » comme au « colonialisme révolu ». En février 1947, d’Argenlieu est remplacé par Émile Bollaert au poste de haut-commissaire365.
Une vue de la baie et de ses pitons rocheux.
La baie de Hạ Long, lieu de signature de l’accord de 1948 qui ouvre la voie à la réunification du territoire vietnamien.

Le 19 avril, Hô Chi Minh, toujours dans la clandestinité, lance un appel à la négociation. Bollaert se déclare prêt à discuter avec tous les partis vietnamiens : il a alors pour interlocuteurs possibles le Việt Minh, le gouvernement de la Cochinchine — alors présidé, depuis la mort de Nguyễn Văn Thinh, par le caodaïste Lê Văn Hoạch — et enfin le Front de l’union nationale du Vietnam créé en Chine par les nationalistes — VNQDD et autres — chassés par Hô Chi Minh. L’orientaliste Paul Mus, conseiller de Bollaert, est envoyé parlementer avec Hô Chi Minh, qu’il rencontre le 12 mai dans la jungle pour lui présenter un plan de cessez-le-feu. Mais Hô, qui juge les conditions des Français trop restrictives, rejette cette proposition. Bollaert reprend alors l’idée, déjà avancée par d’Argenlieu, de rappeler au pouvoir l’ancien empereur Bảo Đại — par ailleurs toujours officiellement conseiller du gouvernement de Hô Chi Minh — qui s’est alors installé à Hong Kong365. Dans le même temps, la guérilla vietnamienne, une fois Hanoï reconquise, apparaît très amoindrie au point que le ministère de la guerre peut annoncer en mai 1947 qu’il n’y a « plus de problème militaire en Indochine »366. S’ils dominent le terrain au Tonkin et en Annam, les Français demeurent confrontés en Cochinchine à une agitation entretenue par un ennemi souvent insaisissable. En janvier 1947, la France bénéficie du ralliement officiel de la milice caodaïste. 2 000 hommes des Hòa Hảo s’allient également avec les Français, après que leur chef Huỳnh Phú Sổ a été assassiné sur ordre de Nguyễn Bình. Les Bình Xuyên gardent leur indépendance. Les Français s’appuient également sur des groupes d’autodéfense indigène, notamment celui animé par un métis catholique, le colonel Jean Leroy367.
Un timbre portant la mention "Viêt Nam postes", orné de la photo d’un homme asiatique d’une trentaine d’années, vêtu à l’occidentale.
Timbre de l’État du Viêt Nam à l’effigie de Bảo Đại.

Le 18 septembre, Bảo Đại, après des premiers échanges avec les Français, publie une proclamation par laquelle il annonce à « [son] peuple » qu’il accepte d’être le négociateur entre le Viêt Nam et la France, pour obtenir l’indépendance et l’unité du pays. En attendant que la « solution Bảo Đại » puisse se concrétiser, les troupes françaises tentent de mettre le Việt Minh hors de combat. Le Corps expéditionnaire, qui vient de recevoir des renforts, mène en octobre-novembre, sous le commandement de Raoul Salan, l’opération Léa, une offensive destinée à décapiter le camp adverse. Les Français parviennent à s’emparer des bases rebelles et à reprendre le contrôle du Nord Tonkin, mais Hô Chi Minh et son entourage leur échappent368. Début octobre, par ailleurs, Nguyễn Văn Xuân remplace Lê Văn Hoạch à la tête du gouvernement de la « République autonome de Cochinchine », qu’il rebaptise gouvernement provisoire du Sud Viêt Nam, exprimant ouvertement son intention de parvenir à la réunification369.

En décembre 1947, Bảo Đại rencontre Bollaert en baie d’Hạ Long. L’ancien empereur se montre réticent devant les restrictions que la France prévoit à la souveraineté du Viêt Nam. Il accepte finalement de parapher le protocole présenté par Bollaert, mais — avec le soutien de personnalités comme Ngô Đình Diệm — prolonge ensuite les négociations pendant des mois tout en cherchant des appuis politiques en France ; les discussions achoppent en outre sur la question de l’union des trois ky vietnamiens, que complique toujours le statut de la Cochinchine370.

Bollaert et Bảo Đại finissent par convenir de la formation d’un gouvernement provisoire vietnamien, qui négocierait les points du protocole avant la constitution du pays en véritable État associé. Diệm se récusant, c’est Xuân qui accepte de prendre la tête du nouveau Gouvernement central provisoire du Viêt Nam, censé chapeauter les trois ky. Le 5 juin 1948, un nouvel accord est signé en baie d’Hạ Long par Xuân, en présence de Bảo Đại : la France accepte pour la première fois un texte qui inclut les mots d’« indépendance » et d’« unité », tandis que le Viêt Nam proclame son adhésion à l’Union française. Mais les membres français du Conseil cochinchinois, soutenus par des autonomistes, font valoir que le statut de République de la Cochinchine n’a jamais été ratifié par le parlement français, et que le territoire — qui conserve un gouvernement autonome désormais présidé par Trần Văn Hữu — est donc toujours légalement une colonie, dont toute modification territoriale requiert un vote de l’Assemblée nationale. La réunification vietnamienne est donc bloquée ; Bảo Đại, installé dans son château de Cannes, refuse de s’engager davantage tant que le problème n’est pas réglé. Bollaert, déçu par l’impasse de la situation, ne sollicite pas le renouvellement de son mandat. Léon Pignon lui succède en septembre 1948 au poste de haut-commissaire, avec pour tâche de poursuivre les négociations. La nomination de Pignon, ancien collaborateur de d’Argenlieu, est cependant le signe d’une nette « droitisation » du gouvernement français sur les questions indochinoises. Le gouvernement Xuân, qui fonctionne quasiment sans moyens, se montre inexistant sur le terrain et le Việt Minh a alors beau jeu de le qualifier de « fantoche »371,372.

L’inquiétude des Français grandit alors que le Việt Minh, courant 1948, organise de nouvelles attaques après avoir reconstitué ses forces et grignote les positions françaises au Tonkin et en Annam. Salan réclame urgemment des renforts, tandis qu’en Chine Mao prend de plus en plus le dessus dans la guerre civile contre le Kuomintang, annonçant un renforcement des positions communistes en Asie. Les forces militaires vietnamiennes demeurent embryonnaires et le ralliement des Bình Xuyên, partenaires peu recommandables, n’apporte aux Français qu’un avantage très relatif. En France, le PCF, qui a été exclu du gouvernement, milite désormais activement contre la guerre en Indochine. La situation finit par se débloquer en mars 1949, après un accord conclu au début du mois entre le président Auriol et Bảo Đại sur l’autonomie du Viêt Nam. Le 14 mars, l’Assemblée nationale vote en urgence une loi permettant la création d’une Assemblée territoriale de Cochinchine. Le 10 avril, l’assemblée est élue malgré les protestations des colons : les délégués vietnamiens — élus par un collège restreint de notables — y sont désormais plus nombreux que les Français. Le 23, l’Assemblée territoriale vote le rattachement de la Cochinchine au reste du Viêt Nam. Après ratification par le parlement français371,372, l’union est effective le 4 juin373. L’État du Viêt Nam peut être officiellement proclamé le 2 juillet, en tant qu’État associé de l’Union française. Bảo Đại prend alors enfin ses fonctions : il évite d’opérer une restauration monarchique et n’utilise que le titre de « Chef de l’État »371,372.
Situations au Cambodge et au Laos

Du fait des concessions accordées au Viêt Nam, les Français doivent faire de même avec le Laos et le Cambodge ; le 19 juillet 1949, une convention accorde également au Laos le statut d’État associé — ce qui lui permet entre autres d’avoir une représentation diplomatique — et, le 8 novembre, un traité confère le même statut au Cambodge371.

Les Français s’emploient en parallèle à calmer les craintes de Sihanouk, qui s’inquiète du sort des Khmer Krom de Cochinchine et des problèmes liés à la frontière entre son royaume et le Viêt Nam. Par ailleurs — alors qu’au Viêt Nam le retour tardif de Bảo Đại, dont les intentions demeurent floues, n’a pas soulevé un grand enthousiasme, ni fait vraiment évoluer la situation — ces réformes portent un coup sérieux aux rébellions laotienne et cambodgienne. Le mouvement Lao issara, qui animait un gouvernement en exil en Thaïlande, s’auto-dissout. Phetsarath et Souvanna Phouma se rallient au roi Sisavang Vong ; seul Souphanouvong continue la lutte, renforçant l’alliance entre ses forces Pathet Lao et le Việt Minh. Au Cambodge, une grande partie des Khmers issarak — qui bénéficient d’une loi d’amnistie — dépose les armes ; un millier d’entre eux continue à combattre en liaison avec le Việt Minh371,374,332.
Du tournant de 1950 à l’indépendance du Cambodge
De la guerre de décolonisation à la guerre froide
Article connexe : Bataille de la RC 4.

En 1949, le Pathet Lao comme les Khmers issarak se réduisent à quelques groupes présents dans des régions frontalières ou montagneuses, et restent dépendants du soutien du Việt Minh. La guerre d’Indochine est encore, pour l’essentiel, circonscrite au Viêt Nam374, où l’insécurité persiste durant toute l’année : les Français lancent des offensives qui, si elles portent des coups à la rébellion, ne parviennent pas à l’anéantir, tandis que les forces Việt Minh, galvanisées par la victoire de plus en plus probable des communistes chinois, multiplient les attaques en passant à une guerre de mouvement375.

Fin 1949, en Chine, Mao Zedong triomphe de Tchang Kaï-chek : 30 000 soldats nationalistes chinois passent alors la frontière du Tonkin pour se réfugier en Indochine, où ils sont désarmés puis internés dans des camps par les Français376. Le 14 janvier 1950, le gouvernement de Hô Chi Minh reconnaît la République populaire de Chine, qui lui rend la pareille quelques jours plus tard. Le 30, l’URSS reconnaît à son tour la République démocratique du Viêt Nam377. Jusqu’ici dépourvu de réels alliés, le Việt Minh a désormais derrière lui la Chine voisine et tout le bloc de l’Est374. La guerre d’Indochine qui, malgré les campagnes du PCF, laisse encore l’opinion publique française assez indifférente — bien que son coût aille croissant, le conflit est lointain et ne concerne pas les appelés du contingent ; de surcroît, peu de Français vivent en Indochine — est à la veille d’un tournant capital377. En effet, le conflit s’internationalise et devient un « front chaud » de la guerre froide : au contexte de décolonisation de l’Asie (Philippines, Inde, Pakistan, Birmanie, Indonésie...) s’ajoute désormais celui de la montée du communisme, avec les soulèvements en Malaisie et en Birmanie, la guérilla des Huks aux Philippines et enfin la guerre de Corée, qui éclate en juin 1950378,379. C’est surtout avec le début du conflit coréen que la guerre d’indépendance en Indochine commence à être considérée comme un théâtre à part entière de la guerre froide380.

Alors que l’ensemble des partis communistes européens relaie la campagne contre la guerre en Indochine, le PCF redouble d’efforts de propagande contre la « sale guerre » menée par la France en Indochine, exalte la résistance vietnamienne et les actions de ses militants pour s’opposer au conflit (notamment lors des affaires Raymonde Dien et Henri Martin) et dénonce les exactions — tortures, représailles massives... — commises par les troupes françaises381,k. Les campagnes communistes, que viennent renforcer en 1949-1950 des scandales comme l’« affaire des généraux » (la fuite d’un rapport militaire confidentiel) et le trafic des piastres, sont relayées par les milieux intellectuels de gauche et par des journaux comme Témoignage chrétien381.

En Indochine, l’équilibre des forces est bouleversé par le passage au communisme de la Chine, qui partage désormais avec le Viêt Nam 1 400 kilomètres de frontière : le Việt Minh commence, dès février 1950, à recevoir des armes et du matériel chinois. Il bénéficie également en Chine de bases arrière et de camps d’entraînement382. Les forces révolutionnaires passent en Chine pour se former et reviennent ensuite en Indochine avec des cargaisons d’armes : progressivement, l’Armée populaire vietnamienne de Giáp passe du statut de force de guérilla à celui de vraie armée de métier, dont l’armement léger égale désormais celui des Français383. L’aide de Mao n’est pas uniquement militaire, et de nombreux conseillers chinois passent au Viêt Nam pour aider les forces de Hô Chi Minh à administrer les zones sous leur contrôle382. Après le début de la guerre de Corée en juin 1950, les États-Unis, qui ont reconnu le régime de Bảo Đại, ravitaillent l’Indochine française en armes et en matériel, en quantités cependant inférieures à ce qu’espéraient les Français384. Nguyễn Phan Long et Phoui Sanakinone, nommés respectivement premiers ministres du Viêt Nam et du Laos début 1950, cherchent tout d’abord à prendre leurs distances avec la France et à se rapprocher des États-Unis, mais ils doivent rapidement comprendre que le temps de changer de protecteur n’est pas encore venu385. Dès le mois d’avril, Nguyễn Phan Long — que les nationalistes ralliés à Bảo Đại accusent par ailleurs d’ambiguïté vis-à-vis du Việt Minh384 — doit céder son poste à l’ancien président cochinchinois Trần Văn Hữu, un proche des Français385.

L’État vietnamien étant encore fragile, Bảo Đại s’efforce d’affirmer son autorité en donnant la priorité à la lutte contre le Việt Minh : Nguyễn Văn Tâm, un tenant de la ligne dure, prend la tête de la Sûreté, dont il est par ailleurs le premier chef indochinois384. En juin 1950, une conférence inter-États s’ouvre à Pau, sous la présidence d’Albert Sarraut386 pour discuter des aspects techniques et juridiques du transfert de compétences aux États associés indochinois. Les négociations butent cependant sur les exigences de l’État du Viêt Nam, qui demande davantage d’autonomie, tandis que le Cambodge et le Laos, inquiets à l’idée de se retrouver face à un Viêt Nam fort, comptent toujours sur la protection de la France387. Le 23 décembre 1950 est signée une convention pour la création d’un Institut d’émission des États associés, via lequel les trois pays pourront émettre leurs propres devises386. Parallèlement aux blocages politiques, l’économie indochinoise est très profondément perturbée par la guerre : une partie des mines et des rizières, dans les territoires où agit le Việt Minh, échappe totalement aux autorités officielles388. La plupart des industries alimentaires de Cochinchine, par exemple, fonctionnent au ralenti pendant toute la durée du conflit, et nombre d’entre elles sont contraintes de cesser purement et simplement leurs activités389. Du fait des surcoûts liés à la sécurité, le caoutchouc indochinois n’est plus guère compétitif sur le marché mondial388. Les investissements de capitaux français en Indochine fondent littéralement entre 1945 et 1954 — ils sont, selon les secteurs, divisés par deux, trois ou quatre — non seulement du fait de la guerre mais également en raison de la surestimation de la piastre qui les rend peu attractifs390.

En mai 1951, le gouvernement de Hô Chi Minh peut, grâce à l’aide de la Chine, fonder la Banque nationale du Viêt Nam, et émettre ainsi sa propre monnaie, qui dispute ainsi la légitimité à celle émise par la Banque de l’Indochine. Sur le territoire vietnamien, les billets de banque « Hô Chi Minh » se trouvent en concurrence avec les billets « Bảo Đại ». À leur tour, les gouvernements pro-Français se réorganisent ; le 1er janvier 1952, l’Institut d’émission des États associés, appelé à se substituer à la Banque de l’Indochine, commence à fonctionner391.

Au Nord du Tonkin, une partie de la population a fui et l’autre est en très grande partie sous l’autorité du Việt Minh qui mène des attaques de plus en plus audacieuses. Dès la fin 1949, les positions françaises à Cao Bằng et Đông Khê deviennent très difficiles à défendre. Le général Carpentier, commandant militaire français, finit par décider à l’automne 1950 d’organiser une évacuation du secteur via la route coloniale 4 (RC 4)392,383.

Mi-septembre, les forces Việt Minh attaquent et prennent Đông Khê, devançant l’initiative française. L’évacuation de la région de Cao Bằng, entamée début octobre, tourne à la déroute pour les Français : ayant échoué à reprendre Đông Khê, ils sont ensuite pilonnés sur la RC 4 et décident finalement d’évacuer Lạng Sơn en catastrophe, abandonnant à l’ennemi d’importants stocks d’armement. Sur 6 000 hommes du Corps expéditionnaire, 2 000 sont tués et 3 000 capturés, dont deux colonels. De surcroît, les communistes vietnamiens bénéficient désormais d’une frontière totalement ouverte avec la Chine. Face à ce désastre militaire, le gouvernement français, alors dirigé par René Pleven, est contraint de prendre des mesures pour faire face à une situation de plus en plus critique393,383.
L’« année de Lattre »
Un homme blanc d’une soixantaine d’années, en uniforme, coiffé d’un képi.
Le général Jean de Lattre de Tassigny, nommé en 1950 haut-commissaire pour l’Indochine et commandant en chef du Corps expéditionnaire français.

Sur le plan politique, les Français lâchent du lest vis-à-vis des États associés en acceptant de leur accorder la pleine souveraineté de leurs services diplomatiques et administratifs. Le domaine militaire est également concerné : une convention signée en décembre 1950 prévoit l’autonomie de l’Armée nationale vietnamienne, armée de l’État du Viêt Nam, qui bénéficiera d’effectifs accrus et d’un équipement américain. Enfin, pour superviser la situation, le gouvernement français fait appel au général Jean de Lattre de Tassigny, qui succède à la fois à Pignon et à Carpentier en cumulant les fonctions de haut-commissaire et de commandant militaire en chef. De Lattre arrive à Saïgon le 17 décembre 1950, avec comme priorité de reprendre la main face au Việt Minh. Dès la mi-janvier 1951, les troupes de Giáp entament une nouvelle offensive au Nord Viêt Nam : de Lattre mène alors une contre-offensive vigoureuse, leur infligeant une sévère défaite394.

Face à un adversaire qui semble devoir se renforcer, le Việt Minh se réorganise, ce qui permet par ailleurs à Hô Chi Minh d’affermir son emprise sur l’organisation. En février 1951, les indépendantistes tiennent un congrès au cours duquel ils annoncent la renaissance de l’ex-Parti communiste indochinois, rebaptisé Parti des travailleurs du Viêt Nam. L’idéologie communiste du mouvement est désormais affichée au grand jour, tandis que le Việt Minh — dont le nom reste cependant en usage jusqu’à la fin de la guerre d’Indochine — est remplacé par le Liên Viêt, une coalition censément plus large, destinée à attirer tous les patriotes vietnamiens. Les forces de Hô Chi Minh réaffirment par ailleurs leur solidarité avec le Pathet Lao et les Khmers issarak, dont les chefs Souphanouvong et Son Ngoc Minh dirigent chacun un gouvernement provisoire. Les Vietnamiens continuent cependant d’être la véritable force dirigeante des rébellions laotienne et cambodgienne — Son Ngoc Minh est d’ailleurs un métis khmero-vietnamien recruté par le Việt Minh — qu’ils soutiennent militairement à bout de bras395,395,396. La création de « partis frères » cambodgien et laotien est décidée397,398. Toujours très active au Tonkin, l’Armée populaire vietnamienne est en difficulté en Cochinchine, où la population lui est moins favorable et où Nguyễn Bình a du mal à faire face à la répression mise en œuvre par les Français et les services de sécurité de Nguyễn Văn Tâm. Le chef militaire sudiste, tombé en disgrâce auprès de Hô Chi Minh, est d’ailleurs tué en septembre 1951395.

De Lattre s’efforce de revigorer le gouvernement de Trần Văn Hữu, mais il est confronté à la mauvaise volonté de Bảo Đại et des partis nationalistes ; parallèlement, il entreprend de « vietnamiser » le conflit en développant les effectifs et la formation de l’Armée nationale vietnamienne. La menace demeurant importante, il réclame des moyens supplémentaires de la part du gouvernement français et de l’allié américain, mais n’obtient pas satisfaction : la France doit en effet consacrer une grande partie de ses moyens militaires à ses nouveaux engagements auprès de l’OTAN, tandis que les Américains donnent la priorité à l’effort de guerre en Corée399. En septembre 1951, de Lattre effectue un voyage aux États-Unis et réussit à obtenir une augmentation de l’aide américaine400. Dès la fin de l’année, cependant, le commandant français est rattrapé par la maladie : atteint d’un cancer, il quitte l’Indochine le 13 novembre pour se faire soigner en France, où il meurt le 11 janvier 1952. Au cours de son année de présence en Indochine — surnommée ensuite l’« année de Lattre » — le commandant français a pu redresser la barre du point de vue militaire en donnant un coup d’arrêt à la série de succès remportés par le Việt Minh. Ses successeurs héritent cependant d’une lourde tâche à achever399,401. Le poste de haut-commissaire est transféré au ministre chargé des États associés Jean Letourneau, tandis que le général Salan remplace de Lattre à la tête du Corps expéditionnaire402.
Dégradation des contextes politique et militaire

Au Laos, les élections législatives d’août 1951 sont, pour la première fois, disputées par des partis politiques359 : elles sont remportées par le Parti national progressiste dirigé par Souvanna Phouma, et ce dernier peut alors former un gouvernement en novembre403. Au Cambodge, Sihanouk finit par accepter d’organiser de nouvelles élections, qui se tiennent en septembre de la même année : comme celles de 1947, elles sont remportées par le Parti démocrate, dont le chef Huy Kanthoul devient alors premier ministre. D’emblée, le nouveau gouvernement s’oppose à la fois au roi et à la France. En octobre, Jean de Raymond, Commissaire de la République française au Cambodge, est assassiné par un agent Việt Minh. Son Ngoc Thanh, dont le retour au pays a été autorisé fin 1951 par le roi et les Français, se tient tranquille quelques mois, puis reprend le maquis en mars 1952 et tente — sans grand succès, malgré le soutien des services secrets thaïlandais et peut-être celui des Américains — de s’imposer comme chef de la mouvance indépendantiste. À Phnom Penh, Norodom Sihanouk est marginalisé par le gouvernement démocrate ; les tensions politiques favorisent les communistes cambodgiens, qui recrutent de plus en plus parmi la jeunesse — notamment parmi les étudiants installés en France, qui formeront par la suite le mouvement Khmer rouge — et la guérilla des Khmers issarak se montre de plus en plus active. Le Cambodge sombre dans le désordre, alors que les Démocrates, qui se discréditent par leur tendance à la corruption et au clientélisme, se montrent d’autant moins capables de contrer les rebelles que certains sont en contact avec eux. Début 1952, les services secrets français estiment que le gouvernement cambodgien n’a plus d’autorité que sur un tiers du territoire404,396. Sihanouk, pour sa part, reproche aux Français de ne pas s’impliquer suffisamment pour garantir la sécurité de son royaume405. Lui et son entourage décident finalement de réaliser un coup de force pour reprendre le contrôle du pays et avoir les mains libres pour négocier l’indépendance : en juin 1952, Sihanouk écarte les Démocrates du gouvernement puis se nomme lui-même premier ministre, en demandant au peuple de lui accorder un « mandat de trois ans » pour obtenir l’indépendance totale du Cambodge404,396.

Au Viêt Nam, entre novembre 1951 et février 1952, les troupes françaises échouent à détruire les forces Việt Minh dans la province de Hòa Bình. Les Français, confrontés à une guerre d’usure, ont le plus grand mal à pacifier un territoire où l’ancienne infrastructure coloniale ne s’est jamais remise de sa destruction en 1945. Les chefs de district, pivots de l’administration locale, doivent souvent louvoyer, pris entre les troupes françaises et les communistes276. Environ 60 % du territoire vietnamien est alors sous contrôle Việt Minh406. En mai 1952, les Français estiment avoir suffisamment nettoyé la région du delta du Fleuve Rouge ; ils doivent cependant compter, pour obtenir un effet durable, sur la capacité du régime de Bảo Đại à entreprendre des réformes et prendre en charge l’administration. En juin, Trần Văn Hữu est remplacé à la tête du gouvernement par Nguyễn Văn Tâm, qui a déjà fait ses preuves dans la répression contre le Việt Minh. Le fils de Tâm, le général Nguyễn Văn Hinh, est quant à lui chef d’état major de l’Armée nationale vietnamienne, qui reçoit des moyens renforcés afin de pouvoir prendre la relève des Français. L’État du Viêt Nam dispose désormais d’une armée d’environ 127 000 hommes, formés à l’occidentale, tandis que l’armée du Cambodge ne compte encore que 30 000 hommes, et l’armée laotienne 10 000. Bien que s’étant nettement développée, l’armée vietnamienne demeure pour l’essentiel une force d’appoint des Français407,408 ; cependant, l’augmentation de ses effectifs donne désormais à la guerre d’Indochine l’allure d’une guerre civile entre Vietnamiens406.

Le territoire vietnamien est d’autant plus « balkanisé » d’un point de vue administratif et économique que les zones d’influence caodaïstes ou Bình Xuyên se traduisent par l’existence d’un ensemble de « féodalités » rivales. Selon les régions, les impôts sont levés par l’administration baodaïste, ou bien au contraire par les caodaïstes ou par les Bình Xuyên, quand ce n’est pas par les communistes409. Les Français sont contraints d’adapter le fonctionnement de l’administration face à l’insécurité grandissante et au pouvoir parallèle mis en place par les communistes vietnamiens et leurs alliés. En 1952, de nombreux chefs de district et de canton vietnamiens ne pouvant plus se rendre sans escorte dans les villages de leurs circonscriptions, les Français créent un nouveau type d’organisme, le Groupement administratif mobile opérationnel (GAMO). Ces structures civiles, commandées par des fonctionnaires de l’État du Viêt Nam et accompagnées d’escortes de sécurité, se déplacent dans les villages repris par l’armée où elles se chargent de réimplanter les structures administratives, de venir en aide aux populations locales et aux personnes déplacées, et de mener des actions de contre-propagande. Suffisamment efficaces pour inquiéter le Việt Minh, les GAMO se heurtent cependant à des problèmes d’organisation et de corruption, tandis que des groupes nationalistes comme le VNQDD en prennent souvent le contrôle pour servir leurs propres intérêts410.
Vue extérieure d’une villa aux murs blancs.
L’une des villas de Bảo Đại, à Nha Trang.

Nguyễn Văn Tâm s’efforce d’apporter une légitimité démocratique à l’État du Viêt Nam — qui n’a toujours pas de constitution — en organisant en janvier 1953 ses premières élections libres : mais il ne s’agit, en l’attente de futures élections provinciales, que d’un scrutin municipal qui ne concerne qu’un million d’habitants des villes. En outre, le cabinet d’« union nationale » de Tâm, s’il compte des représentants des principales forces anticommunistes comme le Đại Việt et le VNQDD n’est soutenu franchement par aucune d’entre elles : VNQDD, catholiques, Đại Việt, Hòa Hảo et caodaïstes jouent chacun leur propre jeu, et Tâm apparaît trop comme l’« homme des Français » pour convaincre les nationalistes vietnamiens. Bảo Đại ne fait guère d’apparitions publiques et, sans même compter ses fréquents séjours à Cannes, passe l’essentiel de son temps dans ses résidences, notamment à Đà Lạt et Buôn Ma Thuột. L’ancien empereur devenu « chef de l’État » en arrive à exaspérer les Français, qui lui reprochent son inaction411,412. Alors que les communistes pratiquent, dans les zones sous leur contrôle, une redistribution des terres en confisquant celles des « traîtres », des « colonialistes » et des « réactionnaires » — opération en réalité peu coûteuse, car il s’agit surtout de régulariser ce qui a déjà été opéré depuis 1945 — Tâm tente de les priver de leurs arguments en organisant une réforme agraire qui favorise la petite propriété. Mais cette opération suscite la grogne des grands propriétaires et des milieux conservateurs qui craignent une évolution vers le « socialisme ». En outre, Tâm échoue à contrecarrer l’influence des « sectes » (les Hòa Hảo et les caodaïstes, ainsi que les Bình Xuyên, dont le chef Bảy Viễn bénéficie de la protection de Bảo Đại qui lui accorde à la fois la direction d’un important casino et un grade de général)413. En mai 1953, quatre députés français mènent au Viêt Nam un voyage d’enquête parlementaire, dont ils reviennent avec un rapport accablant qui décrit un pays gangréné par la corruption414. Les rapports franco-vietnamiens se dégradent d’autant plus que le gouvernement Mayer décide unilatéralement, au printemps 1953, de dévaluer la piastre pour mettre fin au trafic de devises, malgré les protestations de Bảo Đại415,414.

Parallèlement à la crise cambodgienne et au contexte politique compliqué du Viêt Nam baodaïste, les opérations militaires continuent de se succéder sans qu’aucune solution ne soit en vue. À l’hiver 1952, l’attaque communiste sur Na San est un lourd échec pour Giáp, mais l’Armée populaire vietnamienne repasse à l’offensive en avril de l’année suivante, en visant cette fois le Laos : l’armée française abandonne Sam Neua et évacue par la plaine des Jarres, tandis que les troupes royales laotiennes se débandent. Souphanouvong, arrivé dans le sillage de ses alliés vietnamiens, peut alors installer son gouvernement Pathet Lao à Sam Neua416. La campagne du Haut Laos est cependant un échec pour le Việt Minh et ses alliés, qui ne parviennent pas à prendre Luang Prabang et auxquels la résistance des Français inflige de lourdes pertes417. Mais Souvanna Phouma, se trouvant confronté à un gouvernement indépendantiste rival — que dirige par ailleurs son demi-frère — est d’autant plus poussé à négocier avec les Français pour obtenir l’indépendance du pays, afin de priver le Pathet Lao de ses arguments403.

Outre une situation politique de plus en plus complexe, les Français sont confrontés à une guerre à la fois interminable et coûteuse. Le PCF est le premier à dénoncer le coût de la guerre, mais il est désormais loin d’être le seul : l’inquiétude s’accroît notamment dans l’opinion publique lorsque le président Auriol déclare que le conflit indochinois a coûté à la France le double de ce que lui a rapporté l’aide Marshall418. Le conflit — dont le coût global se monte à environ 3000 milliards de francs 1953 — pèse cependant moins sur l’économie française que l’on ne pourrait le supposer : les Français bénéficient en effet d’une aide financière croissante de la part des États-Unis. Les Américains couvrent 40 à 50 % des dépenses militaires françaises en Indochine en 1953 et leur contribution monte à près de 80 % en 1954, dernière année de la guerre. La guerre permet en outre des rentrées d’argent en Métropole, non seulement du fait de la surestimation de la piastre, mais aussi en raison des achats massifs de produits français réalisés par le personnel militaire et tous les acteurs publics et privés en Indochine. Malgré cela, le coût de l’engagement militaire en Indochine représente environ 10 % des dépenses de l’État français ce qui, sur une période de près de dix ans, devient considérable si l’on tient compte de la modicité des résultats obtenus419,420.

Du fait de l’accumulation des problèmes politiques et financiers et de l’aggravation du contexte militaire, les responsables français commencent à réfléchir à une solution qui leur permettrait de sortir du conflit de manière « honorable ». Le gouvernement de René Mayer remplace alors Salan par le général Henri Navarre418, ce dernier étant chargé de stabiliser la situation en vue de garantir la possibilité d’une « sortie honorable »421. En juin 1953, Jean Letourneau — qui était en poste à Saïgon tout en étant membre du gouvernement français — n’est pas reconduit dans le gouvernement de Joseph Laniel. Maurice Dejean lui succède en Indochine avec le titre de commissaire général, tandis que le ministère des États associés est supprimé, au profit d’un simple secrétariat d’État, dont le titulaire est Marc Jacquet ; le président du conseil se réserve cependant le dossier indochinois, qu’il délègue à son vice-président Paul Reynaud. La complexité du processus de décision se double de divisions au sein du gouvernement, car Reynaud est partisan d’accorder une véritable indépendance aux trois États associés, au contraire du ministre des affaires étrangères Georges Bidault qui souhaite pour sa part un maintien ferme des structures de l’Union française422,423.
La crise cambodgienne et ses conséquences

C’est au Cambodge, qui est pourtant des trois États indochinois le moins menacé par le Việt Minh et ses alliés, que la crise politique se fait la plus aigüe au cours de l’année 1953. En janvier, le roi Norodom Sihanouk proclame le pays en danger, dissout l’Assemblée nationale, décrète la loi martiale et emprisonne plusieurs opposants. Le mois suivant, il se rend en France où il s’entretient avec le président Auriol et des responsables de la politique indochinoise , auxquels il demande des transferts de souveraineté en faisant valoir qu’il s’agit de l’unique manière de contrer les communistes. N’ayant rien obtenu — il fait même l’objet de menaces voilées de déposition — Sihanouk voyage alors aux États-Unis pour demander le soutien du gouvernement américain. À nouveau déçu dans ses attentes, il accorde au New York Times une interview retentissante, dans laquelle il dénonce l’attitude des Français et menace de s’entendre contre eux avec le Việt Minh. Puis, annonçant son intention de poursuivre jusqu’au bout la « croisade pour l’indépendance », il rentre au Cambodge où, après un bref exil en Thaïlande, il s’installe loin de la capitale, dans la province de Battambang, en appelant son peuple à la mobilisation et en refusant tout contact avec les Français424,396. Penn Nouth, que le roi a nommé premier ministre, réclame pour le Cambodge, au sein de l’Union française, « un statut au moins égal à celui de l’Inde au sein du Commonwealth »423.

La crise cambodgienne précipite la dégradation des relations avec les deux autres États, le Viêt Nam et le Laos étant désormais tentés d’émuler le Cambodge. En juin, après les tensions provoquées par la dévaluation de la piastre, Nguyễn Văn Tâm déclare que la constitution française de 1946 « ne répond plus aux nécessités des nations appelées à y adhérer », et réclame la fin de l’union douanière et de l’union monétaire, ainsi que davantage d’autonomie pour son armée. Confronté à une crise tous azimuts, le gouvernement français précise, par une note de Paul Reynaud en date du 3 juillet 1953, qu’il convient de « parfaire l’indépendance et la souveraineté » des États associés, et que la France est prête à discuter sur un pied d’égalité avec ces derniers au sujet des transferts de compétences422,423.
Un homme asiatique d’une vingtaine d’années, le visage rond, vêtu à l’occidentale et se tournant vers sa droite.
Le roi du Cambodge Norodom Sihanouk parvient à obtenir l’indépendance de son pays en novembre 1953.

Bảo Đại et son premier ministre partent en France pendant l’été pour y négocier sur la base de la déclaration du 3 juillet. En leur absence, une fronde est menée par des milieux religieux et politiques auxquels participent activement les deux frères de Ngô Đình Diệm (qui vit alors en retraite aux États-Unis), Ngô Ðình Nhu et l’archevêque Ngô Đình Thục. Le 6 septembre, avec le soutien de Bảy Viễn, le chef des Bình Xuyên, ils organisent un congrès au cours duquel sont réclamés l’indépendance sans aucune condition et la réunion d’une assemblée constituante. Face à ce défi à son autorité, Bảo Đại autorise la tenue d’un autre congrès, destiné à réunir toutes les forces anti-Việt Minh et à désigner des délégués pour négocier avec la France. Lors de ce congrès — qui s’ouvre le 14 octobre sous la présidence de Trần Trọng Kim, l’ancien premier ministre pro-japonais de 1945 — les participants refusent de fournir une liste de délégués à Bảo Đại et exigent à nouveau l’indépendance totale hors de l’Union française. Le prince Bửu Lộc, représentant de Bảo Đại au congrès, obtient la rédaction d’un texte qui ne refuse que la « forme actuelle » de l’Union française ; les Français ont pu cependant constater à la fois la faiblesse de Bảo Đại et l’émergence au Viêt Nam d’une opposition puissante, de tendance pro-américaine. Confrontés à l’« ingratitude » de leurs alliés vietnamiens, les responsables français doutent d’autant plus de l’intérêt de poursuivre le conflit que l’armistice de Panmunjeom, qui a mis fin en juillet à la guerre de Corée, semble alors faire perdre de sa pertinence à la lutte contre le communisme en Asie425,426.

Au Cambodge, les Français, craignant une intensification des combats, acceptent à l’automne de céder aux demandes de Sihanouk. Les Américains, inquiets d’un basculement du Cambodge vers le neutralisme, font de leur côté pression sur Penn Nouth pour qu’il s’entende avec la France. Le 17 octobre, la France et le Cambodge signent une convention qui accorde à Sihanouk le pouvoir sur les forces armées, la justice et les affaires étrangères. Bien que la France conserve encore la haute main sur l’économie du pays — notamment l’import-export et les plantations d’hévéas — Sihanouk estime avoir eu gain de cause. Il fait un retour triomphal à Phnom Penh le 8 novembre, et va jusqu’à contresigner un décret qui le nomme « héros national »424,423. Le 9 novembre, le Royaume du Cambodge proclame son « indépendance totale »427 ; les négociations avec la France sur les dévolutions de compétences économiques et diplomatiques se poursuivent cependant pendant plusieurs mois428.

Le 22 octobre, c’est au tour du Laos de conclure avec la France un traité prévoyant un transfert de compétences sur le plan des relations internationales. Des conventions annexes lui accordent ensuite les compétences militaires et judiciaires, ainsi qu’une entière souveraineté diplomatique. Le royaume, faible et menacé, se montre moins exigeant que le Cambodge ou le Viêt Nam : en échange de ces dévolutions, il « réaffirme librement son appartenance à l’Union française »428, tandis que la France reconnaît le Laos comme « un État pleinement indépendant et souverain »429,430.

Entre-temps, la succession de crises politiques en Indochine — et notamment l’épisode du congrès vietnamien d’octobre, qui a provoqué une émotion considérable — a exaspéré la classe politique française. Les responsables souhaitent désormais avant tout sortir du conflit : le 29 octobre, la SFIO dépose une motion invitant le gouvernement Laniel à traiter avec Hô Chi Minh. Laniel s’y oppose, tout en affirmant qu’il serait heureux d’explorer toute possibilité de solution diplomatique. Hô Chi Minh en profite alors pour adopter la rhétorique pacifiste employée à l’époque par le reste du monde communiste : fin novembre, il fait savoir à son tour qu’il est prêt à négocier avec la France431.
Diên Biên Phu et la fin de l’Indochine
Défaite française à Diên Biên Phu
Article connexe : Bataille de Diên Biên Phu.
Vue éloignée de soldats sur le champ de bataille, brandissant le drapeau vietnamien.
Soldats de l’Armée populaire vietnamienne prenant une position française à Ðiện Biên Phủ.

Alors que les responsables politiques envisagent de plus en plus de rouvrir les pourparlers avec les communistes, Navarre a pour priorité de contrer ces derniers sur le plan militaire. Giáp, de son côté, doit choisir entre attaquer le delta du Tonkin, ou de relancer l’offensive sur le Laos. Fin octobre, le commandant de l’Armée populaire vietnamienne décide finalement de porter ses efforts sur le Laos, en ne menant au Tonkin que des actions de « pourrissement ». Informé du choix de Giáp par les mouvements de troupes Việt Minh, Navarre décide de constituer à la frontière du Laos un « verrou » qui permettra de protéger Luang Prabang : c’est à Ðiện Biên Phủ, un lieu déjà envisagé par Salan, que Navarre ordonne d’établir un camp retranché. Navarre espère briser l’élan Việt Minh afin de renverser le rapport de forces militaires à l’horizon 1954-55, et d’être ainsi en position favorable pour négocier la « sortie honorable » d’Indochine envisagée par le gouvernement. Le 20 novembre, une vaste opération permet l’occupation de Ðiện Biên Phủ par les troupes françaises. Giáp réagit en faisant investir le secteur par quatre de ses divisions qui encerclent Ðiện Biên Phủ dès le mois de décembre. L’Armée populaire vietnamienne — qui reçoit en outre, depuis la fin de la guerre de Corée, une aide accrue de la part de la Chine maoïste — mène un gigantesque effort pour alimenter en matériel ses forces autour du camp français432,433.

Entre-temps, les milieux politiques français sont très divisés sur l’opportunité de mener ou non une négociation directe avec Hô Chi Minh. Fin janvier 1954, les chefs de la diplomatie soviétique, américain, français et britannique se réunissent à Berlin. Il est décidé de tenir à Genève de nouvelles négociations pour aborder non seulement les modalités de la paix en Corée, mais également le règlement du conflit indochinois, que Bidault est parvenu à raccrocher à la conférence. L’URSS obtient que la République populaire de Chine — qui n’est alors pas reconnue par l’ONU — participe aux pourparlers. Giáp décide alors, pour être en position de force lors de la conférence de Genève, de prendre coûte que coûte Ðiện Biên Phủ avant l’ouverture des pourparlers sur l’Indochine434.

L’attaque sur la cuvette de Ðiện Biên Phủ, où la France et l’État du Viêt Nam ont concentré environ 11 000 hommes434, débute le 13 mars 1954 : l’Armée populaire vietnamienne, dont plus de 50 000 soldats encerclent le camp retranché, bénéficie d’une puissance de feu très supérieure à ce qu’escomptaient les Français, et peut rapidement s’emparer de plusieurs positions, coinçant les troupes adverses. Une bataille de près de deux mois s’engage. Alors que le siège du camp de Ðiện Biên Phủ, qui se déroule dans des conditions dramatiques, passionne l’opinion française et internationale, Bidault tente sans succès d’obtenir une aide étrangère, notamment américaine. Si les États-Unis s’abstiennent pour le moment d’envoyer leurs troupes, ils sont cependant de plus en plus inquiets de la tournure des évènements en Indochine où ils constatent que leur aide financière n’a pas suffi à empêcher les communistes de prendre le dessus. C’est à l’occasion de la bataille de Ðiện Biên Phủ que le président Eisenhower formule la métaphore dite de la « théorie des dominos », qui résume la crainte américaine d’un basculement de toute la région dans le camp communiste et détermine la politique asiatique des États-Unis dans les années à venir435.

4 000 hommes sont parachutés en renfort dans la cuvette de Ðiện Biên Phủ, coupée du monde et dont toute évacuation aérienne est impossible. Le camp finit néanmoins par tomber le 7 mai, au terme de combats sanglants, la veille de l’ouverture à Genève des négociations sur l’Indochine. Plus de 3 000 soldats des forces de l’Union française sont morts dans la bataille, et plus de 10 000 ont été faits prisonniers ; les combats ont coûté plus de 10 000 hommes à l’Armée populaire vietnamienne. Alors que s’ouvrent les discussions qui doivent décider de l’issue de la guerre, les communistes sont plus que jamais en situation de menacer non seulement le Viêt Nam baodaïste, mais également le Laos et le Cambodge436,437.
Les accords de Genève et leurs suites
Fin de la guerre et division du Viêt Nam

Après le choc que constitue la défaite de Ðiện Biên Phủ, et tandis que les affrontements se poursuivent en Indochine, Bidault entame les négociations de Genève en proposant un cessez-le-feu, l’évacuation des troupes Việt Minh du Laos et du Cambodge, et un désarmement au Viêt Nam sous contrôle international. Phạm Văn Đồng, représentant de la République démocratique du Viêt Nam — les communistes vietnamiens ont échoué à faire siéger leurs alliés du Pathet Lao et des Khmers issarak, l’URSS ne les ayant pas soutenus sur ce point — exige pour sa part l’indépendance des trois pays et le retrait des troupes étrangères. Les Britanniques et les Américains penchent pour un partage provisoire en deux zones du Viêt Nam — pays où la situation est la plus problématique — et pour l’évacuation des troupes Việt Minh du Laos et du Cambodge438. À Paris, le gouvernement de Laniel, affaibli aussi bien par la situation en Indochine que par la querelle de la CED, est renversé à la chambre le 12 juin. Le 17, c’est Pierre Mendès France, partisan de longue date d’une négociation avec Hô Chi Minh, qui obtient la confiance du parlement ; il se donne alors un mois pour obtenir la paix en Indochine439. Mendès France remplace Bidault en tant que négociateur à Genève, et accepte le principe d’une séparation du Viêt Nam au 18e parallèle. Phạm Văn Đồng réclame davantage de territoires pour la République démocratique du Viêt Nam puis, sous la pression des Chinois et des Soviétiques, finit par accepter la frontière au 17e parallèle que ces derniers ont proposée en guise de compromis. L’État du Viêt Nam, mis devant le fait accompli, est confronté à son « lâchage » par la France : Ngô Đình Diệm, nommé fin juin premier ministre par Bảo Đại, est d’autant plus porté à rechercher l’appui des Américains. Le 20 juillet, les accords de Genève sont signés. Ils fixent les conditions d’un cessez-le-feu, la séparation du Viêt Nam au 17e parallèle (le Nord devant revenir à la République démocratique du Viêt Nam et le Sud à l’État du Viêt Nam), le regroupement des forces Pathet Lao dans deux régions du Laos, et le désarmement des Khmers issarak au Cambodge. La France s’engage également par ces accords à respecter l’indépendance des trois États indochinois et à retirer ses troupes à leur demande440. Les troupes Việt Minh auront quelques mois pour évacuer le Laos et le Cambodge ; des élections libres devront se tenir en 1955 dans les deux royaumes et en 1956 au Viêt Nam, sous contrôle international, en vue d’une réunification441. Le gouvernement de Diệm proteste contre ces accords dont il nie la validité légale440. Les États-Unis ne signent pas le texte, se bornant à en prendre acte442.

La guerre d’Indochine s’achève sur un lourd bilan humain, entre 400 000 et 500 000 morts, parmi lesquels 20 000 Français (auxquels s’ajoutent 11 000 légionnaires et 15 000 Africains), entre 46 000443 et 59 000 Indochinois444 tombés en combattant sous les drapeaux de l’Union française, un nombre sans doute équivalent pour le camp adverse, et des centaines de milliers de civils tués443,445. En illustrant de manière spectaculaire et dramatique le processus de décolonisation en cours, le conflit indochinois porte un rude coup non seulement au régime de la Quatrième République, mais plus largement au prestige de l’Union française : la fin de la Fédération indochinoise constitue une onde de choc pour tout l’empire colonial, et plus largement dans l’ensemble du Tiers-monde. La conclusion de la guerre d’Indochine est rapidement suivie par l’éclatement de la guerre d’Algérie446, à laquelle la Quatrième République ne survivra pas447.

Au Laos, le retrait de l’Armée populaire vietnamienne est terminé en novembre 1954, mais le Pathet Lao installe alors son administration dans les régions de Phongsaly et Sam Neua que lui ont accordé les négociations de Genève. Au Cambodge, le problème de réunification ne se pose pas : les Khmers issarak déposent les armes ou, à l’image de leur chef Son Ngoc Minh, quittent le pays avec les troupes Việt Minh448. Plus favorisé que le roi du Laos qui doit tolérer sur son sol le pouvoir parallèle du Pathet Lao, Sihanouk compte sur le strict neutralisme auquel l’astreignent les accords de Genève pour garantir la tranquillité de son pays449. Seul demeure sur le sol cambodgien un noyau communiste semi-clandestin, qui donne naissance par la suite au mouvement des Khmers rouges450.

Au Viêt Nam, l’armée française se retire le 11 octobre de Hanoï, qu’elle laisse aux forces de Hô Chi Minh ; les derniers militaires français s’embarquent à Haïphong le 15 mai 1955. Les accords de Genève ont donné 300 jours à la population vietnamienne pour faire son choix entre les deux zones : alors que les départs du Sud vers le Nord sont rares, un véritable exode a lieu du Nord vers le Sud. Environ un million de personnes, dont 700 000 catholiques, fuient la zone passée sous contrôle communiste. Les dirigeants de Saïgon — mais aussi la CIA avec l’opération Passage to Freedom — facilitent ce transfert de population : les exilés nordistes passés au Sud forment par la suite l’une des bases les plus solides du pouvoir de Diệm448. Les communistes vietnamiens maintiennent quant à eux au Sud une structure clandestine, dirigée notamment par Lê Duẩn et chargée de continuer la lutte451.
Fin de l’influence française et arrivée des Américains
Articles connexes : République démocratique du Viêt Nam, République du Viêt Nam, Royaume du Cambodge (1953-1970), Royaume du Laos, Guerre du Viêt Nam, Guerre civile laotienne et Guerre civile cambodgienne (1967-1975).
Un homme asiatique et un groupe d’hommes blancs, se tenant debout sur un terrain d’aviation militaire, dans une position de recueillement.
Ngô Đình Diệm lors d’une rencontre avec le président américain Dwight D. Eisenhower et le secrétaire d’État John Foster Dulles.

Dans les mois qui suivent, Diệm affirme son autorité sur l’État du Viêt Nam, avec la bénédiction des Américains qui s’impliquent de plus en plus activement en Asie du Sud-Est et prennent en Indochine le relai des Français. Les 29 et 30 décembre 1954, après de longs pourparlers à Paris sur le statut des trois États associés, les derniers liens fédéraux entre les trois pays sont dissous. L’Union économique, monétaire et douanière disparaît, de même que l’Office des changes : l’Indochine française a définitivement cessé d’exister. Le 15 février 1955, le commandement français transmet à la mission d’assistance militaire américaine (Military Assistance Advisory Group) la responsabilité de la formation des troupes sud-vietnamiennes452. Parallèlement, les États-Unis renforcent encore leur présence dans la région en suscitant, à l’automne 1954, la création de l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), pendant asiatique de l’OTAN destiné à regrouper les pays non communistes

À l’été 1955, Diệm refuse d’organiser le scrutin prévu par les accords de Genève comme le demandait le gouvernement nord-vietnamien ; le Viêt Nam est désormais officiellement séparé par le « rideau de bambou ». Parallèlement, le premier ministre sud-vietnamien s’empare progressivement de la totalité du pouvoir en brisant l’influence des sectes Hòa Hảo, caodaïstes et Bình Xuyên, puis en évinçant Bảo Đại. Les fidèles de l’ex-empereur sont contraints à l’exil puis Bảo Đại lui-même, qui se trouve en France, est empêché de rentrer au pays ; le 30 avril 1955, un « comité révolutionnaire » proclame la déchéance du chef de l’État et exige dans le même temps le départ des derniers représentants français. En octobre, un référendum — organisé dans des conditions totalement frauduleuses — valide avec 98 % de « oui » la destitution de Bảo Đại et l’adoption d’un régime républicain : le 26 octobre, l’État du Viêt Nam cède la place à la République du Viêt Nam, dont Ngô Đình Diệm devient le président454,455.

Les quelque 6 500 Français qui demeuraient encore au Nord du Viêt Nam avant l’armistice s’en vont très rapidement : à la fin de 1954, seule une centaine d’entre eux réside encore à Hanoï. Les cadres et chefs d’entreprise français partent d’eux-mêmes, ou sont vite découragés par leurs contacts avec la bureaucratie du nouveau régime communiste ; les installations françaises sont abandonnées et la République démocratique du Viêt Nam reconstruit son économie avec l’aide des « pays frères ». La présence française, disparue au Nord, se maintient encore un temps au Sud Viêt Nam malgré le remplacement rapide de l’influence de la France par celle des États-Unis : les propriétaires des rizières sont expropriés dans le cadre d’une réforme agraire, mais de nombreuses entreprises françaises demeurent présentes dans les plantations d’hévéas comme dans l’industrie. Une communauté de 15 000 Français continue de résider au Sud après 1956456.

Soutenu par les Américains qui voient alors en lui un rempart contre le communisme en Asie, Diệm mène une politique agressive pour éliminer les derniers restes de l’influence française (allant jusqu’à interdire les prénoms européens), rappelle les représentants vietnamiens auprès de l’Union française, et accélère le départ des anciens colonisateurs457. Alors que les Français étaient censés, selon les accords de Genève, maintenir une force de 75 000 hommes au Sud Viêt Nam458, le gouvernement Diệm demande, le 26 janvier 1956, le départ du Corps expéditionnaire459, dont les derniers éléments rembarquent au mois d’avril. Les derniers instructeurs français s’en vont en 1957, et les derniers biens publics français sont transférés au gouvernement sud-vietnamien en 1960457.

Alors que le Cambodge est provisoirement protégé par sa neutralité, le Laos, où le Pathet Lao maintient son influence, retombe dès 1959 dans les troubles politiques puis dans la guerre civile. Au Sud Viêt Nam, où le régime de Diệm soutenu par les États-Unis dérive vers un autoritarisme grandissant, l’insurrection soutenue par le Nord Viêt Nam communiste se fait de plus en plus virulente et prend en 1960 le visage du Front national de libération du Sud Viêt Nam (couramment appelé Việt Cộng). La situation née de la fin de l’Indochine française débouche directement sur la guerre du Viêt Nam, qui va engloutir les trois pays dans une « deuxième guerre d’Indochine »456.
Héritage et mémoire de la colonisation française en Indochine
Réfugiés et diasporas

Le départ définitif des autorités françaises est accompagné de l’exil de quelque 30 000 personnes — colons français, compagnes ou veuves indochinoises de Français, auxiliaires indigènes, métis eurasiens... — qui quittent le Viêt Nam, et dans une moindre mesure le Cambodge et le Laos, pour s’installer en France, un pays dont ils ne connaissent souvent rien. Environ 5 000 d’entre eux sont regroupés dans les Camps d’accueil des rapatriés d’Indochine, où beaucoup vivent par la suite pendant de longues années.

Il est très difficile de chiffrer les populations indochinoises venues habiter en France lors de la fin de la colonisation ; outre les réfugiés partis pendant ou après la guerre d’Indochine, la persistance des insurrections puis le contexte de la guerre du Viêt Nam conduisent de nombreux Vietnamiens, issus notamment de la bourgeoisie, à venir habiter en France dans les années 1960 et à y transférer leurs biens. Ce n’est cependant qu’à partir de la seconde moitié des années 1970 que l’on assiste à des exodes massifs (boat-people et autres réfugiés) en provenance de l’ex-Indochine : les conflits atroces dans lesquels ont été plongés pendant des années le Viêt Nam, le Laos et le Cambodge aboutissent en 1975 à l’absorption du Sud Viêt Nam par le Nord et au basculement des trois pays dans le camp communiste avec des conséquences particulièrement tragiques pour le Cambodge. La majorité des réfugiés indochinois s’installe alors aux États-Unis mais une partie non négligeable de la diaspora est accueillie par la France464,465,466.
Relations de la France avec les pays de l’ex-Indochine

Après la fin de la guerre d’Indochine, Jean Sainteny est envoyé au Nord Viêt Nam comme délégué du gouvernement français, pour tenter de mettre sur pied une coopération avec le nouveau régime de Hanoï. Sa mission ne débouche cependant sur aucun résultat, faute d’instructions précises, et il rentre en France dès 1957. Les échanges diplomatiques de la France avec le Sud Viêt Nam sont quant à eux compliqués par l’attitude du régime de Diệm et par l’arrivée des Américains qui y supplantent les Français. La présence française (exploitations agricoles, entreprises, médecins, enseignants et autres coopérants…) y perdure cependant jusqu’en 1975, année de la chute de Saïgon. Le Cambodge sihanoukiste entretient, une fois son indépendance acquise, d’excellentes relations avec l’ancienne puissance coloniale. C’est également le cas du Royaume du Laos, où les Français maintiennent un petit contingent de 1 500 militaires pendant plusieurs années. Bien qu’ayant supprimé de sa constitution toute référence à l’Union française, le Laos continue de participer à ses réunions jusqu’à la disparition de celle-ci en 1958.



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